Excerpt for Relentless (French) by , available in its entirety at Smashwords

Relentless

Karen Lynch



Dépôt légal du texte @ 2013 Karen A Lynch

Dépôt légal de la couverture @ 2013 Karen A Lynch


Tous droits réservés


Conception graphique de la couverture : Nikos Lima


À mon ami Tom Jackson

J’espère que mon histoire apportera de la magie à ceux qui la liront, comme tu as apporté de la magie dans la vie de tous ceux qui t’ont connu.



Résumé de Relentless


Le monde de Sara Grey a volé en éclats il y a dix ans, quand son père a été brutalement assassiné. Maintenant, âgée de dix-sept ans et toujours hantée par les souvenirs de ce triste jour, elle est rongée par le besoin de comprendre ce qui s’est passé. Sa vie est pleine de secrets. Sa famille et ses amis ne soupçonnent pas l’existence du monde surnaturel dans lequel baigne Sara ni le don puissant qui l’habite.


Avide de réponses au sujet de la mort de son père, Sara prend des risques qui exposent ses amis au danger et attirent l’attention d’un vampire sadique. Au même moment, elle fait la connaissance de Nikolas, un guerrier qui va bouleverser son monde. Il a la ferme intention de la protéger, même si elle n’en a pas la moindre envie.


La vie de Sara commence à échapper à son contrôle lorsque, poursuivie par un vampire obstiné, elle apprend que ses amis lui cachent quelque chose et découvre avec stupeur la vérité sur ses propres ancêtres. Sara a toujours été farouchement indépendante, mais afin de survivre, elle va devoir s’ouvrir aux autres et révéler ses secrets les mieux enfouis. Elle doit apprendre à faire confiance à la seule personne capable d’abattre les murs qui se referment autour d’elle.


Remerciements


Merci à ma sœur Anne-Marie et à ma bonne amie Teresa d’avoir patiemment lu mon travail pour me donner un avis honnête, et à ma famille et mes amis pour leur soutien et leurs encouragements. Et merci à Brian Cook d’avoir prouvé que les personnages n’existent pas que dans les livres.


Preface



Il approcha sa bouche de mon oreille et ses paroles envoyèrent à travers tout mon corps des vagues d’une terreur toute nouvelle.

— Je vais te savourer, petite Sara. J’avais prévu de le faire maintenant, mais pourquoi se presser quand on peut prendre son temps plus tard ?

— Non…

— Mais je crois qu’un petit avant-goût pourrait m’aiguiser l’appétit.

Son visage rayonnait lorsqu’il me pencha la tête sur le côté pour dévoiler ma gorge. Ses lèvres effleurèrent ma peau et il lécha l’endroit où l’on sentait battre mon pouls. Ma vision se brouilla.

— Qu’est-ce que c’est ? murmura-t-il avant de renifler comme s’il humait un nouveau vin.

Sa langue toucha à nouveau ma peau.

— Tu as le goût de…

Il releva brusquement la tête et ses yeux étincelèrent comme si l’on venait de lui servir son dessert favori.

— Tu es une…

Chapitre 1


— Vous êtes en retard.

Malloy pesta tout en se glissant sur la banquette en face de la mienne.

— Ne t’enflamme pas. Je n’ai pas que ça à faire, tu sais.

Je fronçai les sourcils en tapotant ma montre et il leva les mains au ciel.

— Je suis désolé, d’accord ? Bon sang, tu es du genre impatient.

— Vous n’êtes pas le seul à avoir d’autres choses à faire.

Il grogna comme s’il était incapable d’imaginer ce qu’une personne de mon âge pouvait bien avoir à faire de si important – si seulement il savait. Je m’efforçai de contrôler mon expression pour ne pas trahir l’angoisse qui me rongeait.

— Bon, très bien. C’est où ? demanda-t-il.

Je désignai ma poitrine, où la petite bosse se devinait sous mon manteau, et baissai la voix pour que personne dans les box environnants ne puisse nous entendre par-dessus la musique de Lynyrd Skynyrd que le jukebox crachait à plein volume.

— Quinze grammes, comme promis.

Malloy écarquilla ses grands yeux marron et se pencha en avant pour poser les bras sur la table. Plus petit que moi de quelques centimètres, avec un visage tiré et des cheveux bruns ternes, il me faisait penser à un petit rat des champs. Mais je ne me laissais pas berner par son apparence inoffensive. Dans ce business, on ne survivait pas si l’on était gentil.

— Bon, allons-y.

Son regard balaya le bar faiblement éclairé avant de se poser sur moi. J’aurais pu lui dire de ne pas s’inquiéter, les gérants de Chez Jed savaient se mêler de ce qui les regardait. C’était d’ailleurs pour cette raison que j’avais choisi ce bar de motards, en plus du fait que Jed gardait, au cas où, une batte en bois et un .44 derrière son bar. Personne n’était assez fou pour déclencher une bagarre chez lui.

Je glissai la main dans mon manteau et en sortis un sac en papier enroulé. Malloy tendit le bras pour s’en emparer, mais je le soulevai hors de sa portée en prenant mon air le plus professionnel.

— Le paiement d’abord.

— Ah, oui.

Il fit la grimace en fourrant une main dans sa veste, avant de s’immobiliser.

— Ce n’était pas facile à obtenir, tu sais. Peut-être…

— Nous avions un marché, Malloy.

Bon sang, j’aurais dû me douter qu’il essaierait encore de m’embobiner, pile le jour où je n’avais pas de temps à perdre. Mon téléphone portable était posé à l’envers sur la table. Je le pris.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— À votre avis ?

Je fis défiler ma courte liste de contacts en évitant de le regarder.

— Quinze grammes, ça vaut dix fois ce que vous me payez, et vous le savez très bien. Mais si vous n’avez pas envie de faire des affaires, je vais devoir passer par quelqu’un d’autre.

Je me mordis la lèvre. Je n’avais pas du tout envie d’aller ailleurs, et je commençais à manquer de temps. Si je devais attendre encore un jour de plus pour obtenir ce que j’étais venue chercher, ça n’aurait plus aucune importance. Et encore, un jour ? Non, ça se comptait plutôt en heures.

— Excusez-moi. Je dois passer un coup de fil.

Je m’avançai au bord de mon siège en espérant qu’il ne verrait pas clair dans mon bluff.

— Attends.

Il soupira et sortit un petit paquet carré enveloppé dans un chiffon gris crasseux. Déposant le paquet sur la table, il y posa la main et le fit glisser dans ma direction. J’en fis de même avec le sac en papier et nous procédâmes à l’échange à mi-chemin. Je réprimai un soupir de soulagement quand mes doigts se refermèrent autour de la boîte.

J’approchai le paquet de mon oreille et le secouai avant de le renifler pour confirmer son contenu. Satisfaite, je le rangeai dans une poche intérieure et repris mon soda pour en boire une longue gorgée afin de ne pas montrer ma hâte de partir. Ce n’était jamais très sage de paraître désespéré ou pressé avec des types comme Malloy. Autant se peinturlurer une grande cible rouge dans le dos.

Malloy inclina le sac en papier et fit tomber une petite fiole en verre dans sa paume. Ses yeux brillèrent quand il fit rouler entre ses doigts le récipient rempli d’un liquide brun jaunâtre.

— Petite, je donnerais ma gonade gauche pour savoir comment tu as réussi à mettre la main sur ce truc… et à être encore en vie pour en parler.

Je partis d’un rire bref pour masquer ma nervosité.

— Qui a dit que j’en parlais ?

Je reposai mon verre sur la table et penchai la tête en direction de la fiole.

— Je ne montrerais pas ça en public, si j’étais vous.

J’avais plutôt envie de lui dire : « Rangez ce foutu machin ou vous allez nous faire tuer tous les deux », mais je me retins, car mieux valait ne pas perdre mon sang-froid.

— Tu n’as pas à me dire comment gérer mes affaires, rétorqua-t-il.

Pourtant, il fit disparaître la fiole par un tour de passe-passe qui aurait fait pâlir d’envie un magicien.

— Impossible qu’on remonte jusqu’à moi, si ?

Malloy disposait d’un vaste réseau et avait la réputation d’être discret. Mais le contenu de cette fiole risquait d’attirer une attention indésirable.

Il se redressa.

— Comme je te l’ai dit la dernière fois, je ne durerais pas très longtemps dans ce business si je balançais mes fournisseurs. Et je dois aussi me protéger, moi aussi. Je fais transiter mes marchandises par des intermédiaires qui emporteraient les noms de leurs contacts dans la tombe. On ne gagne jamais à avoir la langue trop pendue. Et ces types n’ont aucune idée de la manière dont j’obtiens ma came. Tu peux être sûre que je n’en parle à personne.

— Je suis contente de l’entendre.

Je me glissai hors de la banquette. J’étais déjà restée trop longtemps ici.

— Attends ! J’ai d’autres choses qui pourraient t’intéresser – si tu peux m’en procurer davantage, bien sûr.

Je me levai et posai la main sur le léger renflement de mon manteau.

— J’ai obtenu ce que je voulais. Si j’ai besoin d’autre chose, je vous le ferai savoir.

Il secoua la tête.

— Tu sais, tu es bien trop sérieuse pour une fille de ton âge. Tu devrais te lâcher, t’amuser de temps en temps.

Je me tournai vers la sortie.

— Oui, on me le dit souvent.

L’éclat du soleil m’éblouit après la pénombre du bar et je clignai plusieurs fois des paupières, effondrée contre la lourde porte en bois. Mon Dieu, j’ai horreur de ça. Mes mains tremblaient lorsque je retroussai ma manche pour consulter ma montre.

— Oh, zut.

Je m’éloignai de la porte en maudissant Malloy d’être arrivé en retard. Mes échanges avec lui n’auraient servi à rien si je m’attardais plus longtemps.

Je resserrai mon manteau court autour de moi et m’en allai retrouver Remy. J’arrivai à l’arrêt de bus deux rues plus loin, juste à temps pour prendre le prochain. Me laissant tomber en soupirant sur un siège à l’arrière, je me penchai contre la fenêtre et regardai les rues et les immeubles défiler. Nous passâmes devant un terrain de football où un match d’entraînement se déroulait, et je vis un groupe de pom-pom girls agiter des pompons rouges et blancs. Ma main se posa sur la bosse dans ma poche. Le poids des responsabilités que je transportais me donnait l’impression d’être infiniment plus vieille que ces filles sur le terrain.

Le terminus de la ligne se trouvait devant une ancienne brasserie qui avait fait faillite deux ans plus tôt, et je descendis devant les grilles cadenassées. Des panneaux Défense d’entrer étaient suspendus le long de la clôture et les lieux paraissaient tristes et désaffectés. Je fronçai le nez comme toujours en sentant l’odeur aigre de l’acide qui flottait dans l’air et je pressai le pas.

Derrière la brasserie s’étendait un lotissement encore plus ancien, composé de duplex et de maisons à étage, dont la plupart avait cruellement besoin d’une nouvelle couche de peinture. Cinq ans plus tôt, c’était encore un quartier florissant, avant la fermeture de la brasserie et des usines de pièces détachées d’automobiles qui employaient la moitié des habitants du coin. À présent, les pelouses étaient négligées et les voitures dans les allées manquaient d’entretien. Une stéréo diffusait de la musique country et, dans une autre maison, un jeune couple se disputait jusqu’à ce qu’un bébé commence à s’égosiller. Je passai devant un groupe de jeunes qui jouaient au hockey sur la route, mais ils ne prêtèrent pas attention à moi. Je m’arrêtai un instant pour caresser la tête d’un labrador croisé berger allemand que je voyais souvent et qui vint me saluer en trottinant, mais quand il se mit à me suivre, je le chassai. Il me regarda tristement m’éloigner, mais j’étais trop occupée pour jouer maintenant.

Au panneau suivant, je tournai à droite et remontai à petites foulées une rue déserte bordée de vieilles maisons fatiguées, aux fenêtres barricadées et dont les jardins s’étiraient jusqu’à la forêt. Je me glissai entre les deux dernières maisons et passai sous la planche cassée d’une barrière. De l’herbe et du chiendent envahissaient le jardin de derrière, tandis que le lierre étouffait la vieille balançoire et toute la façade arrière de la maison. Je suivis une allée étroite dans les hautes herbes en direction de la porte de la cuisine, d’où je jetai un bref coup d’œil circulaire avant de me faufiler à l’intérieur.

— Remy, tu es là ? lançai-je tout bas.

Il faisait noir dans la maison, à l’exception des rayons de soleil poussiéreux qui filtraient entre les planches des fenêtres. Heureusement, je connaissais bien la maison et je n’avais pas besoin de beaucoup de lumière pour m’orienter. Je sortis de la cuisine et m’engageai dans un étroit couloir. Sur ma droite se trouvait l’ancien salon désormais vide, et sur ma gauche la porte fermée du bureau. Je poussai la porte, qui pivota en grinçant sur ses gonds.

— Remy ?

Je murmurai un peu plus fort tout en essayant de percer les épaisses ténèbres de la pièce. Le silence me répondit. Bon sang, mais où est-il ? Je me retournai pour repartir par là où j’étais venue.

— Ah !

Je me retrouvai nez à nez avec un visage fin et gris clair, aux grands yeux ronds violets, surmonté d’une touffe de cheveux brunâtres ébouriffés. Je reculai en titubant et il tendit la main pour m’agripper les épaules, d’une force qui jurait avec sa frêle carrure.

— Bon sang, Remy !

Je plaquai une main contre mon cœur tandis qu’il m’aidait à retrouver l’équilibre.

— Tu veux que je fasse une crise cardiaque ?

Le troll eut un sourire de guingois qui révéla une rangée de petites dents acérées.

— Toi trop jeune pour crise cardiaque, dit-il avec un sourire insolent qui aurait glacé jusqu’aux os quiconque ne le connaissait pas. Toi en retard, me gronda-t-il.

— Je suis désolée. Malloy avait vingt minutes de retard et je suis venue aussi vite que j’ai pu. Comment vont-ils ?

— Pas mal. Fren inquiet, mais moi lui dire que Sara promettre ramener remède et Sara respecter toujours promesse.

Il me regarda, plein d’espoir. Je lui souris et sortis le paquet des replis de mon manteau pour le déposer dans ses paumes avides.

— T’ai-je déjà déçu une seule fois ?

Remy se tourna aussitôt et se dirigea vers la cuisine. Je lui emboîtai le pas. Intriguée par le contenu du paquet qui m’avait demandé un prix si élevé, je le vis retirer le tissu pour révéler une petite boîte en bois rectangulaire. Il souleva le couvercle et versa son contenu dans un grand bol de pierre peu profond. Puis, il prit un caillou rond et lisse et entreprit de broyer ce qui se trouvait dans le bol. Je me rapprochai et découvris de fins cristaux dorés et clairs, de la même texture et de la même couleur que des grains de sucre de canne. Tandis que Remy écrasait les cristaux, l’odeur d’œufs pourris et d’ammoniaque que j’avais perçue tout à l’heure s’accentua. J’agitai la main devant mon nez. Non, ce n’était pas du sucre. Remy m’avait dit que c’était du baktu quand il m’avait demandé de lui en rapporter, mais il n’avait pas précisé ce dont il s’agissait, seulement que ça venait d’Afrique.

Il eut tôt fait de réduire les cristaux en poudre. Il cracha alors dans le bol à plusieurs reprises et remua le mélange avec une spatule en bois lisse pour constituer une pâte épaisse.

— Viens, dit-il enfin en emportant le bol lourd dans les escaliers.

Je le suivis sans un bruit. J’avais fait ma part, et désormais le reste était entre les mains de mon ami.

Dans la première pièce en haut des marches, un tas de chiffons avait été étalé sur le parquet nu et une petite forme gémissante était allongée dessus, roulée en boule. Les fenêtres de l’étage n’étaient pas couvertes de planches, si bien que je parvenais à distinguer le corps pelotonné de la créature et ses longs membres dégingandés. Agenouillée près du tas se trouvait une deuxième personne, qui leva vers nous son visage laid et aplati, plein d’espoir, lorsque nous entrâmes. Je lui adressai un léger sourire en désignant le bol que Remy tenait dans ses mains, et il poussa un grognement faible en direction de sa compagne, qui répondit sur le même ton. Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’ils se disaient, car je ne parlais pas le boggie, mais il ne me fallait pas beaucoup d’imagination pour deviner qu’il essayait de la rassurer.

Remy s’agenouilla à côté du tas et je m’avançai derrière lui pour l’observer sans les gêner. Il posa le bol de pierre sur le sol et grogna quelque chose aux boggies dans leur propre langue. Puis il repositionna délicatement la femme boggie pour l’allonger sur le dos, son ventre nu et gonflé tourné vers nous. Les boggies vivaient dans les marais et étaient constamment maculés de boue. Aujourd’hui, la femme était inhabituellement propre et je me demandai si Remy l’avait nettoyée pour faciliter la procédure.

Fren, l’homme boggie, s’approcha et prit l’une des petites mains de sa compagne dans les siennes. Ses grands yeux rayonnaient d’amour, mais ne parvenaient pas à cacher la peur que je voyais sur son visage. J’avais envie de lui dire que tout se passerait bien, mais il ne me comprendrait pas et je n’étais même pas sûre que tout irait bien. D’après Remy, les accouchements de boggies se déroulaient sans encombre, mais la grossesse de Mol avait été particulièrement difficile. Après avoir été malade pendant des mois, elle était très fragile et son bébé refusait de sortir. Les grossesses chez les boggies étaient différentes de celles des humaines, quand le bébé naissait au bout de neuf mois. Si la mère était malade ou faible, le corps ne déclenchait pas la naissance. Et si le bébé ne sortait pas, la mère et l’enfant mouraient.

Remy commença à appliquer la pâte sur le ventre offert de Mol, avec douceur. Elle se crispa et produisit un faible sanglot. Avec une telle proximité, je pouvais ressentir sa douleur et sa peur, et un besoin urgent que je ne connaissais que trop bien s’empara de moi – le besoin d’aller vers elle pour essayer d’apaiser sa douleur. Mais je faisais confiance à Remy et, pour l’instant, c’était encore la meilleure chance qu’avait Mol de traverser cette épreuve. Je me contentai donc de serrer les poings et d’observer.

Il termina d’étaler l’épaisse pâte et mit le bol de côté. Puis il posa ses longues mains sur le ventre de Mol et exerça une infime pression sur le gonflement que formait son enfant à naître. Il se mit à psalmodier en langue des trolls et je ne reconnus que quelques mots épars, qui suffirent à m’apprendre qu’il était en train de prier. Les trolls étaient profondément loyaux envers leur dieu et ils mêlaient la prière à la magie dans tout ce qu’ils faisaient. J’avais vu ce dont Remy était capable et j’éprouvais un grand respect pour sa foi et sa magie.

La pâte ne tarda pas à sécher pour former une coque écailleuse et je remarquai que Mol semblait déjà moins souffrir. Elle supportait le poids des mains de Remy. Était-ce efficace ?

Au hurlement de Mol, mes cheveux se dressèrent sur ma tête. Je tombai à genoux près de Remy lorsque le ventre de Mol commença à se contracter avec une telle violence que son corps tout entier se mit à trembler.

— Que se passe-t-il ?

— Normal, répondit-il en détachant ses mains de la femme boggie. Bébé arriver.

— Il arrive ? demandai-je d’une voix hébétée.

Mol ne paraissait pas vraiment sur le point d’accoucher, plutôt déchirée de l’intérieur, mais encore une fois, j’ignorais tout des naissances boggies. Comme la plupart des Peuples, les boggies étaient secrets et craignaient les humains. M’autoriser à rester et à assister à un tel événement était un signe de gratitude et de respect. Mes yeux s’embuèrent tandis que je regardais la nature prendre le dessus et le corps de Mol trouver la force nécessaire pour mettre son bébé au monde.

Fren était là pour prendre l’enfant quand il se présenta. Le petit corps brun était incroyablement chétif. Il ressemblait à une poupée et ne fit aucun bruit quand son père le souleva dans ses bras. En contemplant son nouveau-né, Fren fit courir ses doigts sur son visage, comme s’il avait du mal à croire qu’il était bien réel.

— Le bébé ne devrait pas pleurer ? chuchotai-je à Remy en essayant de ne pas déranger les boggies.

Fren roucoulait en regardant son petit et Mol était allongée, les yeux fermés, trop éreintée pour se tourner vers eux.

Remy hocha la tête, la mine grave.

Ce fut à ce moment que je la ressentis, l’attirance familière qui me poussait vers le bébé comme de l’acier vers un aimant. J’étouffai un cri.

— Il est malade, tellement malade…

Les premiers filaments glacials de la mort m’effleurèrent la peau et je sus qu’il était trop tard. Si seulement j’étais arrivée plus tôt.

Je retirai mon manteau.

— Donnez-le-moi ! Dépêchez-vous, il ne reste plus beaucoup de temps.

Je pouvais déjà sentir la nouvelle vie s’épuiser.

Remy tendit la main pour prendre le bébé, mais Fren secoua la tête en serrant le petit corps contre son torse. Avec un grognement féroce, Remy s’avança de nouveau. Ce qu’il venait de dire au boggie sembla efficace, car Fren lui remit le nourrisson. Je tendis les mains et Remy y déposa le petit corps nu et fripé. Il n’était pas plus gros qu’un chaton d’une semaine, et dès que je le touchai, je sentis son faible pouls qui palpitait et le froid qui s’étendait déjà à ses membres fragiles.

— Essaie de t’accrocher, petit, murmurai-je en l’attirant contre ma poitrine et en le couvrant de mes mains.

Je puisai alors en moi et abaissai la barrière qui contenait mon pouvoir.

On aurait dit que j’avais ouvert la porte d’une fournaise. Ma poitrine s’embrasa et la chaleur déferla dans mes veines comme une étincelle le long d’une mèche. Je n’avais pas besoin de dire à mon pouvoir où aller, il le savait déjà. Mon corps bourdonnait comme une ruche tandis que des courants d’énergie fusaient dans mes terminaisons nerveuses, en direction de mes mains et de ma poitrine, où j’étais en contact avec la créature à l’agonie.

En temps normal, je libérais le pouvoir dans un flux contrôlé, le laissant doucement couler pour retrouver la source de la blessure ou de la maladie. Il était si fort et si violent que je craignais toujours d’électrocuter mes patients et de les tuer sur le coup. Mais quand un corps se fermait et s’apprêtait à mourir, un choc dans son système était parfois la seule solution pour l’aider. C’était comme ces défibrillateurs dont on se servait dans les services d’urgence, si ce n’est que le mien fonctionnait sur l’intégralité du corps et non uniquement sur le cœur. C’était la seule image qui me permettait de le décrire, mon pouvoir n’étant pas fourni avec un mode d’emploi.

La chaleur augmenta dans mes mains jusqu’à émettre une faible lueur blanche. De plus en plus chaud, le feu brûla jusqu’à me donner l’impression que je tenais un tuyau en métal incandescent, mais je ne m’arrêtai pas. Je me mordis la lèvre pour me retenir de pleurer et je tins bon, attendant que le pouvoir atteigne la bonne intensité avant de le libérer.

Le pouvoir explosa hors de mes mains pour se déverser dans le petit corps. Je sentis qu’il coulait dans ses veines et ses os, se frayant un chemin dans ses tissus, remplissant chaque cellule comme une tempête printanière imbibe la terre. Mon pouvoir était une extension de moi-même et je pouvais le sentir se lover autour du cœur défaillant et se mettre à frémir et à se développer. À chaque battement, il envoyait une pointe d’énergie à travers le cœur et la créature se contractait sous l’effet d’un spasme avant de retrouver son immobilité. J’envoyai plusieurs vagues de pouvoir successives dans son corps, priant pour que chacune soit la bonne, celle qui réparerait le cœur endommagé.

Je perdis le compte des minutes, mais je sais que dix au moins s’écoulèrent avant que je doive renoncer à contrecœur à sauver le boggie. C’était uniquement à cause de mon pouvoir que son cœur battait et je ne tiendrais plus très longtemps. L’une des premières et des plus cruelles leçons que j’avais apprises au sujet de mon pouvoir, c’était que je ne pouvais pas sauver tout le monde, même si je m’y employais de toutes mes forces. J’éloignai le bébé et éprouvai un tiraillement douloureux dans ma poitrine en regardant son visage sans vie. Je suis tellement désolée, petit bout.

Un sanglot étouffé se fit entendre. J’ouvris les yeux pour rencontrer le regard hébété de Mol, qui affichait déjà le deuil du nourrisson qu’elle n’avait jamais tenu dans ses propres bras. Mon cœur souffrait pour elle. Personne ne devrait jamais voir mourir des êtres chers.

Ce n’est pas juste ! Nous avions tout fait correctement. Le bébé de Mol méritait de vivre.

Je ramenai le pouvoir à moi jusqu’à ce que mes mains retrouvent leur chaleur. La douleur m’élança, mais je la sentis à peine, enfouie sous la colère qui grandissait. Je renvoyai mon pouvoir vers le bébé avec la force d’un éclair. Une telle quantité d’énergie risquait d’arrêter le cœur définitivement, mais il n’y avait plus rien à perdre.

Le pouvoir s’étiola. J’étais éreintée et vaguement consciente de la respiration de Remy et de Fren, et des sanglots de Mol tandis que le petit cœur pressé contre le mien palpitait une dernière fois avant de cesser.

Il ne resta plus que le silence.

Puis… tu-dum, tu-dum, tu-dum.

Enfin, le mouvement imperceptible de deux poumons minuscules qui aspiraient leur premier souffle d’air.

Suivi de la chatouille d’un petit pied frôlant ma poitrine.

Je soulevai l’enfant dans mes mains. Avec émerveillement, je vis le petit visage aplati frissonner et la petite bouche s’ouvrir. Au départ, ce ne fut qu’un faible sifflement qui se changea rapidement en vagissement braillard. Bientôt, dans mes mains, se tortillait un bébé boggie bruyant en parfaite santé.

Je riais et pleurais tout à la fois tandis que des cris s’élevaient dans la pièce. Mol poussa un grognement inquiet et tendit les bras. Je déposai son bébé contre sa poitrine. Je vis la mère et le père toucher leur fils avec béatitude, découvrant l’enfant qu’ils croyaient avoir perdu.

Quant à moi, je me laissai tomber lourdement et m’allongeai sur le sol poussiéreux. Les guérisons me vidaient toujours, certaines plus que d’autres, et en général il ne me fallait que quelques minutes de repos pour me remettre d’aplomb. Mais il était très difficile de ramener une vie qui s’était tant approchée de la mort et mon corps était aussi fourbu que si j’avais couru un semi-marathon. J’avais beau m’être souvent servi de mes pouvoirs, c’était aussi dur à chaque fois.

J’avais six ans quand j’avais découvert ce dont j’étais capable. Au départ, je le faisais toujours à l’excès, puis j’avais appris à ne pas m’épuiser. C’était facile de mépriser sa propre santé quand on essayait de sauver une vie. J’avais dû apprendre à brider mon pouvoir, sauf quand j’avais besoin de faire appel à lui. Autrement, chaque fois que je m’approchais d’une créature malade ou blessée, l’énergie était aspirée hors de moi. Maintenant, quand j’exerçais une guérison, je puisais juste ce qu’il me fallait. Libérer un torrent de pouvoir comme je venais de le faire avec le boggie revenait un peu à surcharger un circuit, si ce n’est qu’il n’existait pas de disjoncteur pour réinitialiser mon énergie. Mon pouvoir se régénérait de lui-même, mais ça prenait un peu de temps.

Une main fraîche se posa sur mon bras.

— Bien, Sara ?

Je perçus l’inquiétude dans la voix de Remy et je lui répondis avec un sourire las.

— Ça va aller. Tu sais comment je fonctionne. Je dois juste me reposer un peu.

— Oui, toi reposer.

Il souleva délicatement ma tête et glissa juste en dessous ma veste roulée en boule. Je l’entendis parler à Fren et Mol, puis il y eut du mouvement, mais tout devint confus et je m’assoupis.

Quelque part entre l’éveil et le sommeil, je sentis une agitation familière au fond de mon esprit. Après avoir mobilisé tant de pouvoir, je n’étais pas surprise qu’elle soit fébrile. Elle était toujours active après une guérison, quand mon niveau de pouvoir était bas. Mais elle n’irait pas loin. J’avais beau être épuisée, j’avais encore la force de la repousser.

Je l’appelais la bête. Autrefois, cette chose sombre qui m’occupait l’esprit me faisait peur, même si elle allait de pair avec mon pouvoir. J’avais lu une citation, un jour, qui disait : « Quand on allume une bougie, on projette aussi une ombre », et je me demandais si c’était également valable pour moi. Mon pouvoir était comme une bougie – vive et chaude – et la bête était son ombre – maussade et ténébreuse. Remy disait que le pouvoir était généralement un équilibre entre le bien et le mal, et que je ne devais pas avoir peur de quelque chose qui faisait partie de moi. Je ne m’abandonnais pas à la bête, mais je n’avais pas d’autre choix que d’apprendre à vivre avec.

La pièce était silencieuse quand je m’éveillai et les ombres étirées m’indiquèrent que l’après-midi touchait à sa fin. Je tournai la tête sur le côté et me rendis compte que j’étais seule. Les boggies étaient sans doute rentrés chez eux, mais je savais que Remy était encore là. Il ne me laisserait jamais toute seule pendant que je récupérais.

Je gémis en me levant. Mon corps me faisait mal, en partie à cause de l’intensité de la guérison, mais aussi parce que j’étais restée allongée sur le sol dur, et je m’étirai à plusieurs reprises pour me dégourdir un peu. Puis je ramassai mon manteau et descendis pour retrouver Remy. Il était en train d’observer à travers les interstices des planches clouées devant les fenêtres du salon. Je le rejoignis et m’adossai contre le mur sans prêter attention au papier peint déchiré qui s’accrochait à mes cheveux.

Il me sourit.

— Toi dormir beaucoup. Toi mieux ?

— C’était difficile, avouai-je. Mais ça en valait la peine.

J’entendis des rires au-dehors et je jetai un œil à travers la fissure pour apercevoir un groupe d’adolescents dans la rue. Remy les surveillait au cas où l’un d’entre eux décide de s’aventurer par ici pendant mon sommeil. Je me demandai comment ils réagiraient s’ils entraient et découvraient qu’un troll les attendait. Sans doute mouilleraient-ils leurs pantalons. Si je ne connaissais pas mon féroce ami, je ferais probablement la même chose.

— Mol et le bébé vont bien ? demandai-je.

— Oui. Fren et Mol emmener bébé maison pour montrer famille. Eux dire toi grande magie. Demander si toi sorcière.

— Pas vraiment.

Si magie il y avait eu aujourd’hui, c’était celle de Remy, par la manière dont il avait aidé Mol à accoucher. Même s’il n’avait pas mon pouvoir, c’était un bien meilleur guérisseur que moi, et sa connaissance des divers remèdes ne manquait jamais de m’épater. En années de troll, c’était toujours un adolescent comme moi, mais il en savait déjà plus que je n’en apprendrais jamais dans toute une vie.

Il regarda à nouveau la rue.

— Bientôt nuit.

— Pas avant une heure encore. Et je n’ai pas peur du noir.

— Oncle pas content si toi rentrer tard.

— Nate n’est jamais content quoi que je fasse, déclarai-je d’un ton malicieux.

Remy me lança un regard désapprobateur et je lui dis :

— Tu sais que c’est vrai. J’adore Nate, mais nous sommes trop… différents. Il veut que je sois quelqu’un que je ne suis pas. Il veut une nièce normale qui a des copines et qui fait partie de l’orchestre, de l’équipe de pom-pom girls ou je ne sais quoi. Ce n’est pas moi, ça ne sera jamais moi.

— Pas vrai. Lui vouloir toi heureuse.

J’arquai un sourcil.

— Depuis quand es-tu expert en liens de parenté humains ?

— Bons parents tous vouloir enfants heureux.

Il s’éloigna de la fenêtre.

— Viens. Garçons partis.

Je lui donnai une bourrade dans le dos tout en le suivant vers la porte de derrière.

— Tu sais, tu as tendance à être autoritaire ces temps-ci.

Il émit un rire rocailleux.

— Même trolls pas autorité avec toi.

— C’est bien vrai ! Je suis une femme forte et indépendante, ne l’oublie jamais.

Nous traversâmes le jardin et nous faufilâmes à travers la clôture. Remy se tourna vers moi.

— Toi faire bon travail aujourd’hui.

Nous avons fait du bon travail, dis-je. Au fait, tu ne m’as jamais dit ce qu’était le baktu.

— Baktu serpent ailé des terres désertiques.

Mes sourcils se rejoignirent au milieu de mon front.

— Hein ? Comment un serpent peut-il se changer en cristaux ?

— Cristaux pas serpent. Déjections de baktu.

— Déjections ? Tu veux dire des crottes ?

Je fronçai le nez.

— Pouah ! C’est dégoûtant, Remy !

Remy éclata de rire en se dirigeant vers les bois.

— Baktu serpent venimeux. Déjections remède puissant.

Avant que je puisse répondre, il disparut. J’enviais la manière dont les trolls pouvaient se fondre dans leur environnement, comme s’ils s’évanouissaient dans les airs. Cela me serait bien utile par moments.

Les rues étaient désertes quand je retournai à l’arrêt de bus. Même si nous étions samedi soir, peu de passagers rejoignaient le centre-ville et je pouvais choisir ma place. C’était le même chauffeur qui effectuait les allers-retours le week-end, et il hocha la tête en me voyant glisser des pièces dans le boîtier.

Au moins, je pouvais me détendre pendant le trajet, parce que Remy et moi avions réussi notre mission. Je l’avais aidé à sauver deux vies aujourd’hui – combien de filles de mon âge pouvaient en dire autant ? Certes, je n’aimais pas traîner dans des bars enfumés et me livrer à un commerce illégal avec des types louches que l’on pourrait comparer à des dealers de drogue dans le monde souterrain. J’avais assez de répartie pour donner l’impression d’être cool et de savoir ce que je faisais, mais ça ne changeait rien au fait que je me sentais dépassée. Pourtant, je ne pouvais pas m’arrêter maintenant, pas quand des vies dépendaient de moi.

Lorsque Remy m’avait demandé, deux ans plus tôt, de l’aider à trouver de la corne de chimère en poudre pour venir en aide à un kelpie à l’article de la mort, je ne me doutais pas qu’il existait un marché noir pour ce genre de denrées, où l’on pouvait trouver à peu près tout – tant qu’on allongeait la monnaie. Depuis, je lui avais dégoté au moins une demi-douzaine d’articles et je m’étais révélée plutôt douée pour les négociations, car rien de tout cela n’avait été facile à trouver et le prix était toujours élevé. Ce n’était pas comme si l’on pouvait trouver des écailles d’hydre ou des dents d’hansling sur Amazon ou eBay. Du moins, pas encore.

Nous avions de la chance que Remy puisse se permettre d’acheter tout ce qu’il voulait. Bien sûr, certaines choses étaient plus précieuses que des billets de banque, comme le contenu de la fiole que j’avais donnée à Malloy, rare et quasiment impossible à obtenir. Ce type vendrait sa propre mère pour savoir comment je me l’étais procuré, mais je ne le lui dirais jamais – ni à personne d’autre. C’était déjà assez dangereux qu’un malfrat de la trempe de Malloy sache que j’en avais en stock. Certains tuaient pour beaucoup moins que ça. Et si le peuple de Remy découvrait ce que nous mijotions… cette pensée me donna le frisson.

La bile de troll était une drogue puissante et inestimable, non seulement pour ses effets, mais aussi parce que l’on trouvait peu de personnes assez courageuses pour tenter de s’en procurer. Les trolls étaient secrets et insaisissables, mais leur réputation sanglante dissuadait les humains et les non-humains de s’en prendre à eux, et à plus forte raison de chercher à leur dérober quoi que ce soit.

La première fois que Remy m’en avait parlé, j’en avais été dégoûtée. Mais une fois que l’on dépassait son odeur fétide et si l’on ne pensait pas à l’endroit d’où elle provenait, la bile avait des propriétés régénératrices incroyables. Elle pouvait ralentir les maladies liées au vieillissement, comme Alzheimer ou Parkinson, et inverser le processus de calvitie. J’ai même entendu dire qu’elle pouvait guérir certains types de cancer. Je savais d’expérience qu’elle ne pouvait pas soigner toutes les blessures, mais quinze grammes, la quantité que j’avais livrée à Malloy, pouvaient empêcher quelqu’un de vieillir pendant cinq ans s’ils étaient correctement employés. Ce n’était rien de moins que la fontaine de jouvence, et certains étaient prêts à tout donner pour faire main basse sur ce produit.

Plus le troll était jeune, plus la bile était efficace, mais les trolls étaient si protecteurs envers leurs rejetons qu’il était presque impossible de s’en approcher sans périr atrocement. Remy m’avait donné sa propre bile à échanger pour lui, mais les membres de son peuple seraient furieux s’ils avaient vent de notre trafic. Les trolls n’aimaient pas les humains, même si, pour une quelconque raison, les anciens toléraient mon amitié avec Remy. Pourtant, je ne me faisais aucune illusion sur leur opinion à mon sujet. Je n’étais jamais qu’une humaine, après tout.

Le bus s’arrêta au centre-ville, devant le bureau de poste, et je saluai le chauffeur en sortant par les portes arrière. Market Street, l’artère financière et commerciale de New Hastings pendant la semaine, était silencieuse à présent, à l’exception des passants qui se dirigeaient vers Subway ou Antonio’s. Je traversai au feu de signalisation et empruntai le raccourci d’un petit parking entre deux immeubles pour ressortir de l’autre côté, au bord de l’eau, non loin des quais. Presque à la maison. Après la journée que j’avais passée, je n’avais qu’une envie, me blottir dans mon lit et passer le reste de la soirée avec un livre.

Quand deux garçons émergèrent entre les bâtiments devant moi et s’élancèrent sur les quais pour disparaître près d’un débarcadère de pêche, je les reconnus tout de suite. Je savais qu’ils ne complotaient sans doute rien de bon, mais j’étais trop fatiguée et j’avais trop faim pour m’en soucier. Quelqu’un d’autre s’en occupera.

Hors de mon champ de vision, l’un des garçons à la voix familière éclata de rire et lança :

— Il ne doit pas s’enfuir.

Je m’arrêtai net.

— Regarde-le, Scott. Il est à moitié mort.

— Oh, bon sang ! pestai-je.

Je tournai les talons en direction du quai.


Chapitre 2


JE BAISSAI LES YEUX pour découvrir Scott Foley et Ryan Walsh sur la plage en contrebas. Grand et beau, avec des cheveux noirs et lisses, Scott me tournait légèrement le dos. Ryan, qui mesurait quelques centimètres de moins que Scott, se tenait à plusieurs mètres derrière lui. On aurait dit qu’il n’avait pas envie d’être là.

— Laisse-le tranquille.

Ryan passa une main dans ses boucles blondes.

— Ce n’est pas sympa.

— Ne fais pas ta femmelette, mec ! dit Scott en pouffant. Je m’amuse, c’est tout, et comme tu l’as dit, il est déjà à moitié mort.

Je serrai les poings et balayai la plage du regard pour savoir de quel animal ils parlaient. Ne voyant toujours rien, je m’approchai de la rive pour avoir une meilleure vue.

Je poussai un cri lorsque mon pied dérapa, m’envoyant rouler au bas de la digue. Je glissai sur un mètre vingt pour atterrir piteusement au pied des deux garçons ébahis. Pas franchement l’entrée que j’aurais choisie.

Pendant un moment, aucun des deux ne bougea. Puis Ryan s’accroupit et me dévisagea à travers le rideau de cheveux bruns qui s’étaient détachés de ma queue de cheval.

— Waouh. Ça va ?

— Tout va bien.

J’écartai les cheveux de mon visage et me levai, grimaçant en sentant ma cheville gauche m’élancer. J’y exerçai une pression pour la tester. Une légère entorse, peut-être. Génial.

Je me tournai vers les garçons et découvris le regard ahuri de Scott rivé sur moi. Il plissa les yeux quand il comprit à qui il avait affaire.

— Que veux-tu ?

Mes yeux quittèrent les siens pour observer la plage. Que poursuivaient-ils donc ?

— Vous aviez l’air de chercher quelque chose. Je peux vous aider ?

— Non, répliqua Scott.

Il fixait un point derrière moi et je suivis son regard, mais n’aperçus qu’un tas de vieux filets de pêche.

— Vous en êtes certains, parce que… ?

Je m’interrompis lorsque les filets émirent une lamentation plaintive. Dans la lumière du couchant, ils bougèrent et un vieux matou gris décharné en sortit. Le chat faisait peine à voir. Ses côtes saillaient douloureusement et il esquissa quelques pas hésitants avant de s’effondrer sur ses pattes arrière.

Je me tournai vers Scott et Ryan, les yeux enflammés.

— Vous alliez faire du mal à ce chat !

— Non.

Ryan évitait mon regard.

— Je ne ferais jamais ça…

Scott se balançait d’une jambe sur l’autre.

— Oui, bien sûr. Comme si nous allions perdre notre temps avec ce sac à puces.

Je m’interposai entre eux et l’animal. Scott et moi nous connaissions depuis l’école primaire et si je savais une chose à son sujet, c’était comment reconnaître ses mensonges.

— C’est minable, même pour toi, Scott.

Ses joues s’empourprèrent.

— Je t’ai dit que je me fichais de ce sale chat. Qu’est-ce qui t’arrive, d’abord ?

— Tu crois que je vais te laisser maltraiter un animal sans défense ?

Ma voix montait dans les aigus. Scott me tapait toujours sur les nerfs, mais cette fois, pour une raison que j’ignorais, j’avais du mal à maîtriser ma colère.

— C’est comme ça que tu t’éclates le samedi soir ? Ça te donne l’impression d’être grand et viril ?

— La ferme !

Scott me fusilla du regard et, pendant un instant, je crus apercevoir dans ses yeux une lueur de regret, mais elle disparut aussi vite qu’elle était venue.

Scott et moi avions été amis quelque temps, au primaire. C’était la première personne qui m’avait adressé la parole quand j’avais emménagé ici, même si ses copains se moquaient de lui pour avoir sympathisé avec une fille. Notre amitié avait tourné court et s’était brutalement terminée le jour où je l’avais surpris, avec ses amis, en train de jeter des pierres sur un corbeau blessé devant l’école. Je lui avais crié dessus et l’avais poussé par terre en lui disant que je ne pourrais jamais être amie avec quelqu’un comme lui. Les sentiments d’amitié qu’il éprouvait pour moi n’avaient pas tardé à se changer en animosité, car je l’avais humilié devant toute l’école.

— Essaie un peu de me faire taire.

En prononçant ces paroles, je me demandais ce que je comptais faire. Pourquoi diable étais-je en train de provoquer un garçon qui mesurait quinze centimètres de plus que moi et pesait au moins vingt kilos de plus – et qui, pour ne rien arranger, ne m’appréciait déjà pas beaucoup ?

La mine de Scott s’assombrit.

— Si tu étais raisonnable, Grey, tu me ficherais la paix.

— Sinon quoi ?

Je m’avançai d’un pas.

— Tu vas me frapper, moi aussi ?

— Oh là ! Personne ne frappera personne, dit Ryan en posant une main sur le bras de Scott. Allez, Scott, on y va. Ça n’en vaut pas la peine, mec.

Scott repoussa la main de Ryan.

— Personne ne me parle de cette façon.

Essaie de m’arrêter. Cette pensée fusa avec malveillance dans mon esprit. Une autre voix m’intimait de garder mon calme et de m’éloigner, mais je n’en fis pas cas. Au lieu de quoi, je partis d’un rire moqueur.

— Allez, approche et fais-moi taire si tu l’oses. Si tu es un homme, un vrai, je veux dire.

Le regard de Scott étincela dangereusement et il avança d’un pas.

— Mec, tu ne peux pas frapper une fille, s’écria Ryan d’un air apeuré.

— La ferme, Ryan.

Scott et moi avions parlé en même temps. Je lui adressai un sourire goguenard et ses narines frémirent.

Je baissai alors les yeux sur ma tenue et poussai un soupir.

— Essaie juste de ne pas trop saigner, d’accord ? C’est une plaie de nettoyer le sang sur ce manteau.

Scott produisit un bruit étranglé et Ryan cria quelque chose en le voyant lever le bras droit. J’ignorais s’il avait l’intention de me frapper. Je n’étais même pas certaine que Scott lui-même sache ce qu’il était en train de faire.

Un rugissement m’emplit les oreilles et un étrange picotement chaud se répandit dans tout mon corps. Cela n’avait rien à voir avec le pouvoir explosif que j’avais libéré quelques heures plus tôt. Ce feu-là n’avait rien de guérisseur, il n’était que rage et euphorie sauvage, comme celles d’un lion hors de sa cage. Dans un coin de ma tête, la bête se déployait en ronflant de joie. Je clignai des paupières. J’avais l’impression qu’un voile s’était levé devant mes yeux, conférant au monde une netteté et une précision stupéfiantes.

Mon poing droit s’abattit sur la joue de Scott avant même qu’il se rende compte que je l’avais lancé. À peine consciente de la douleur à la jointure de mes doigts, je le vis reculer en titubant sous la force de mon coup. Encore, criait la bête. Mon autre poing se contracta.

Scott se ressaisit plus rapidement que je l’aurais imaginé et je me baissai juste à temps pour éviter l’impact de son poing puissant, qui n’aurait pas manqué de m’assommer s’il avait atterri sur mon crâne. Je sentis pourtant une douleur aiguë dans ma lèvre inférieure quand son poing l’atteignit et un goût cuivré explosa dans ma bouche.

— Scott ! hurla Ryan, d’une voix qui me parvenait étouffée. Mais qu’est-ce que tu fais ?

Plus réactif que je l’aurais cru possible, mon poing gauche s’enfonça sous le menton de Scott et le déstabilisa. Je pivotai sur le pied que je croyais pourtant m’être foulé quelques minutes plus tôt et lui décochai un coup de pied bien placé dans le ventre, avec un mouvement que je n’avais encore jamais tenté auparavant. Il se plia en deux en poussant un gémissement de douleur et mes lèvres se retroussèrent en un petit sourire méchant. La bête ronronnait de bonheur.

Dans un rugissement, Scott se rua sur moi comme un taureau enragé, mais je fis un pas de côté pour esquiver son attaque et il passa près de moi en chancelant. Dans mon dos, j’entendis Ryan pouffer de rire. La colère de Scott redoubla. Il se retourna et revint vers moi, les deux bras levés.

Ma main s’élança avec une telle vitesse qu’elle sembla presque floue lorsque mon poing s’écrasa sur le nez de Scott avec un craquement sinistre. Il tomba à genoux, les deux mains sur le visage.

— Sale garce ! geignit-il. Tu m’as cassé le nez !

Debout au-dessus de lui, les mains sur les hanches, je savourais mon délicieux triomphe en regardant ramper mon adversaire. Je n’en revenais pas de la facilité avec laquelle j’avais battu un garçon pourtant plus grand et plus fort que moi. Enivrée par le pouvoir, je lâchai :

— Tu as de la chance que je ne t’aie rien cassé d’autre, enfoiré.

— Seigneur, Sara !

Je sentis que Ryan me regardait et je vis son expression médusée lorsqu’il se tourna vers son ami gémissant. J’eus l’impression de recevoir un seau d’eau glacée sur la tête. La rage s’estompa aussitôt, ainsi que la chaleur singulière qui m’avait enveloppée quelques minutes plus tôt. Que suis-je en train de faire ? me demandai-je, alors que le monde redevenait normal autour de moi. Abasourdie, je regardais le visage ensanglanté de Scott. Son nez était enflé à la limite du ridicule et des hématomes apparaissaient déjà autour de ses yeux. Je n’étais pas un ange, mais je n’avais encore jamais infligé cela à qui que ce soit. Prenant conscience de ce que je venais de faire, j’en eus la nausée.

— Scott, je…

— Éloigne-toi de moi, espèce de folle ! gronda-t-il en levant une main pour me dissuader d’approcher.

Lorsqu’il parla, du sang gicla de sa bouche et moucheta les pierres devant lui.

Je reculai, malade de remords, tandis qu’il se redressait péniblement. Bon sang, mais quelle mouche m’avait piquée pour que je me déchaîne ainsi sur lui ? Certes, j’étais furieuse contre lui à cause du chat, mais Scott serait parti de lui-même si je l’avais laissé tranquille. Je l’avais délibérément provoqué pour le mettre en rogne et j’avais attaqué la première. Le souvenir de mon poing sur son visage me remplit de dégoût. On aurait dit que j’avais été possédée, et si Ryan ne m’avait pas ramenée sur terre, qui sait ce que j’aurais pu faire ?

— On plaisantait, c’est tout. Tu sais bien qu’il n’aurait pas fait de mal au chat, n’est-ce pas ? demanda Ryan, me contraignant à lever les yeux pour rencontrer son regard et lire la vérité sur son visage.

Il se détourna pour aider Scott à grimper sur la digue. Une fois seule, je me laissai tomber sur le sable et ramenai mes genoux contre moi avant de croiser les bras. C’était la bête. Je la tenais toujours attentivement en laisse, mais chaque fois que j’utilisais mon pouvoir dans le cadre d’une guérison, je la sentais remuer, appuyer contre les barrières qui la maintenaient prisonnière. Aujourd’hui, j’avais tellement épuisé mes forces que j’avais perdu tout contrôle sur elle – et voilà ce qui s’était passé.

Je ne m’étais pas battue depuis mes dix ans et jamais avec une telle pugnacité. Bon sang, je n’avais même jamais bougé aussi furtivement. Pas étonnant que Ryan m’ait regardée comme si j’étais un monstre.

Un faible miaulement interrompit mes pensées moroses et je levai la tête pour voir le petit chat malingre s’asseoir à côté de moi. Vu de près, il avait l’air encore plus mal en point. Il lui manquait la moitié de la queue, il avait une oreille déchiquetée et tout son corps tremblait, comme s’il risquait de se renverser à la moindre bourrasque.

— Eh, là, petit minet.

Je tendis la main pour le caresser derrière la tête. Il souffla, mais ne tenta pas de s’échapper, ce qui en disait long sur son état de santé. J’attirais les animaux, surtout les pauvres créatures malades. Je crois qu’ils pouvaient sentir mon pouvoir même quand je le maintenais sous cloche. Malgré tout, les plus sauvages avaient besoin d’un petit encouragement pour surmonter leur crainte naturelle des humains.

J’ouvris mon pouvoir pour laisser une vague de sérénité apaisante le balayer, et au bout de trente secondes, il cessa de souffler pour s’appuyer contre ma jambe. Dès que mes doigts entrèrent en contact avec lui, j’envoyai un courant d’énergie curative dans son corps fragile et il s’allongea aussitôt. Ma main descendit le long de son dos et je sentis presque les os percer sous sa peau tandis que je cherchais ses blessures. Il avait la gale et sa fourrure était pleine de puces, mais il n’avait aucun os brisé. Je le débarrassai des puces et de la gale animale, soignai quelques entailles et égratignures et chassai une infection respiratoire de ses poumons avant de retirer ma main, satisfaite de le savoir hors de danger.

— Et voilà. Tu es toujours l’une des petites créatures les plus misérables que j’aie jamais vues, mais je crois que tu vas t’en sortir.

Je me levai lentement, un peu épuisée par ma seconde guérison de la journée.

— Ne t’approche plus de ces méchants garçons, tu m’entends ?

Les yeux couleur ambre du félin croisèrent les miens et il poussa un miaulement triste.

— Pas de ça, s’il te plaît, l’avertis-je en sentant mon cœur se serrer. Je ne peux pas te prendre avec moi. Je ne dois plus ramener d’animaux errants.

Il se leva et s’avança d’un pas hésitant pour frotter sa frêle carcasse contre mes mollets. À travers mon jean, je pouvais sentir le contour de ses côtes.

— Ce n’est pas juste.

Je soupirai et me penchai pour le soulever dans mes bras. Instantanément, il se mit à ronronner.

— D’accord, tu peux venir à la maison pour l’instant, mais je ne te garantis rien. Mon oncle n’est pas un grand amateur de chats, et il ne m’a toujours pas pardonnée pour le dernier invité que j’ai ramené chez nous.


* * *


La porte en acier s’ouvrit sans un bruit, pivotant sur ses gonds bien huilés, et je me glissai à l’intérieur avant de la refermer derrière moi. Le silence m’accueillit. Je commençai à sourire, mais grimaçai aussitôt en sentant la fissure sur ma lèvre se rouvrir. Les yeux humides, je traversai la réserve jusqu’au mur opposé et déposai le chat par terre. J’escaladai l’une des étagères massives jusqu’au plafond, où je fourrai ma main sous l’un des carreaux pour en tirer une petite boîte métallique noire. À l’intérieur de la boîte se trouvaient quelques centaines de dollars et une fiole de bile de troll deux fois plus petite que celle que j’avais donnée à Malloy. La bile constituait ma réserve personnelle, que Remy avait insisté pour que je conserve en cas d’urgence. D’habitude, je guérissais très vite et ne tombais presque jamais malade – l’avantage d’avoir des pouvoirs de guérison –, mais je ne voulais pas que Nate me voie avec la lèvre enflée.

Je débouchai la bouteille, l’inclinai pour m’humecter le doigt et tamponnai le liquide piquant sur ma lèvre gonflée et mes phalanges endolories. J’éprouvai une sensation de brûlure, puis me réjouis de l’engourdissement qui lui succéda quand le picotement s’atténua. Je n’avais pas besoin de miroir pour savoir que ma lèvre guérissait déjà. En un rien de temps, elle serait comme neuve. La bile ne guérissait pas les os cassés, mais elle faisait disparaître les entailles et les bleus en quelques minutes. Je tapotai légèrement les jointures de mes doigts et vis les rougeurs s’estomper, en essayant de ne pas penser à Scott qui se faisait sans doute rafistoler le nez pendant ce temps. Je replaçai le bouchon et rangeai la boîte dans le plafond. Si quelqu’un avait besoin de la bile en ce moment, c’était plutôt lui.

— Allez, le chat.

Je le ramassai de nouveau et me dirigeai vers les escaliers.

Nate et moi disposions d’un immeuble entier pour nous tout seuls, ce qui n’était pas désagréable. Des années plus tôt, le rez-de-chaussée hébergeait une librairie, mais elle avait fait faillite quand les grandes chaînes de magasins s’étaient développées en ville. Après cela, Nate avait décidé que la location lui causait bien trop de tracas. Comme il n’avait pas vraiment besoin des revenus d’un loyer, il avait choisi de ne plus louer ses locaux. Nous vivions donc dans l’appartement de deux étages au-dessus et utilisions principalement le rez-de-chaussée comme réserve, et comme salle de sport pour Nate.

Je hissai mon corps fatigué en haut des marches et me faufilai silencieusement dans l’appartement. Des bruits dans le bureau m’indiquèrent que Nate travaillait sur son ordinateur. Je passai discrètement devant sa porte ouverte en espérant qu’il serait trop absorbé dans son travail pour remarquer mon arrivée.

— Tu as encore raté le dîner.

Je reculai pour apparaître à nouveau dans l’encadrement de la porte, un sourire contrit aux lèvres.

— Désolée, je n’ai pas vu le temps passer.

Nate me regarda par-dessus son écran et je rencontrai ses yeux verts qui ressemblaient tant aux miens. Avec les mêmes cheveux bruns et la même peau dorée, nous nous ressemblions tellement que les gens nous prenaient souvent pour un père et sa fille. Les cheveux de Nate étaient déjà parsemés de mèches grises qui lui donnaient l’air un peu plus âgé que ses trente-neuf ans, mais je trouvais que ce style poivre et sel lui allait bien. J’évitais de culpabiliser, car j’étais partiellement la cause de sa teinte grisonnante.

Ses cheveux étaient en broussaille et les ombres sous ses yeux m’apprirent qu’il avait recommencé à faire de courtes nuits. Il travaillait nuit et jour sur son dernier livre, émergeant à peine de son bureau pour manger et dormir. Il était toujours comme ça quand il approchait de la fin de son premier jet. Nate écrivait des romans à suspense militaires et il en était au quatrième tome de sa série. Son travail était excellent. Il ne le savait pas, mais je lisais tous ses livres.

— Bon sang, mais qu’est-ce que tu as fichu ? On dirait que tu t’es battue.

Il n’y avait aucune accusation dans sa voix, juste de la déception. J’ouvris la bouche pour protester, mais il ajouta :

— Tu as du sang sur ta veste.

— Oh.

Je fronçai les sourcils en découvrant les taches de sang coagulé sur mon manteau brun roux.

— C’est mon préféré, je ferais mieux de le mettre à tremper dans de l’eau froide.

— Sara, dit-il sur le ton de l’avertissement.

Je m’arrêtai et il poussa un profond soupir.

— Que s’est-il passé ?

Je fis la moue.

— Tu dis ça comme si je me bagarrais tous les jours.

— Alors tu t’es bagarrée.

Grillée.

— J’avais une raison valable.

Je tendis le chat à bout de bras pour qu’il puisse le voir par-dessus son écran. Nate regarda d’un air dubitatif le tas de fourrure décharné.

— Ce truc est vivant ?

— Bien sûr qu’il est vivant !

Je caressai la tête du matou, qui se mit à ronronner bruyamment.

— Tu crois que je me promènerais avec un chat mort ?

— Tu veux vraiment que je réponde à cette question ?

Je fis la grimace.

— Tu n’es pas au courant ? Je m’initie au vaudou en ce moment, et je me suis dit que j’allais commencer par des chats zombies.

Je me demandais ce qu’il penserait s’il savait qu’il existait des gens réellement capables de réanimer des cadavres.

Il me dévisagea comme s’il essayait de déterminer s’il s’agissait d’une plaisanterie. Je profitai de l’occasion pour essayer de m’éclipser.

— Pas si vite. Tu ne m’as toujours pas raconté ce qui s’est passé. Assieds-toi.

Je m’installai sur une chaise et déposai le chat sur mes genoux tandis que Nate manœuvrait son fauteuil motorisé pour contourner le bureau. Il s’arrêta à soixante centimètres de moi et me dit :

— Crache le morceau.

Je lui expliquai alors que j’avais vu Scott et Ryan qui pourchassaient le chat et que je les avais suivis jusqu’à la plage. Avec le moins de détails possible, je lui racontai mon altercation avec Scott. Je cherchais à lui donner l’impression que notre dispute ressemblait plus à un échange houleux qu’à une vraie bagarre. J’étais toujours troublée et honteuse de ce que j’avais fait, et je n’avais aucune envie de revivre ce moment.

— Alors d’où vient ce sang ?

— Hmm… ce pauvre petit gars est tout écorché. Ça doit être le sien.

Il posa sur le chat un regard suspicieux.

— En parlant de ton nouvel ami… que comptes-tu faire de lui ?

— Je n’en sais rien, répondis-je en toute honnêteté. Le nettoyer et lui donner à manger, pour l’instant.

Nate garda le silence pendant un long moment. J’attendis la double remontrance – l’une pour la bagarre, l’autre pour avoir ramené à la maison une autre bête errante. Mon oncle ne détestait pas les animaux, mais il aimait que sa maison soit en ordre et les animaux n’étaient pas vraiment les colocataires les plus soignés.


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