Excerpt for Le Poulpe - Vati French cancan by , available in its entirety at Smashwords

Vati French cancan

Une enquête (pirate) de Gabriel Lecouvreur, dit le Poulpe



Bastien Amiel & Frédéric Amiel







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Table des matières

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Epilogue

Chapitre 1

Dans les ruelles désertes de l'est du marais, un jeune homme guidait tant bien que mal son ivresse à travers les pavés disjoints. La silhouette élancée, la tête planant loin au-dessus de la ville dans le ciel clair de la capitale, léger sur ses baskets et habité d'une indicible joie de vivre, un léger gilet jeté sur son t-shirt dans le froid mordant de février, c'était Jeannot, retour de soirée, au meilleur de sa forme. Un refrain glané accroché à ses lèvres, il naviguait à vue entre les néons colorés des boutiques et les façades gothiques des hôtels particuliers. À gauche, dans la rue des Francs-bourgeois. C'était une belle soirée, des heures de danses et d'éclats de rire qui vous laissent au creux des tripes la sensation d'avoir su sans mesure profiter de la vie.

Ce soir (ce matin ?) il rentrait seul, mais qu'à cela ne tienne, il était heureux de profiter de ces quelques heures au cours desquelles la mégalopole abandonne au sommeil son activité schizophrène, de respirer le parfum des rues débarrassées des odeurs de gasoil et d'écouter l'échos de ses pas dans le silence de la nuit froide. Il y avait pourtant de jolis garçon ce soir, mais depuis quelques temps, une passion exclusive dévorait le cœur de Jeannot. Un tourbillon de joie pétillante logé juste derrière son sternum et qui sublimait d'une lumière chatoyante les moindres détails de son quotidien. Ludovic.

À bientôt 24 ans, Jeannot n'avait jamais été aussi heureux que depuis son arrivée à Paris. Dans son village des Landes, où le prénom de Jean-Noël lui avait valu dès le plus jeune âge des quolibets méprisants, l'annonce de son homosexualité avait plongé son entourage dans des abîmes d'incompréhension. Un jour que, gênée, sa mère avait remis le couvert, tentant maladroitement de renouer le contact avec un fils qui lui échappait, il avait subi la mort dans l'âme l'interrogatoire le plus humiliant de sa vie : Est-ce qu'on ne pouvait pas faire quelque chose pour l'aider ? Et est-ce qu'il ne s'intéressait pas aux filles, même un tout petit peu ? Et est-ce qu'il ne voulait pas consulter l'oncle psychiatre qui était très compréhensif et qui serait certainement disposé à l'écouter ? Sa génitrice, petite et fine, la permanente teinte de reflets carmins, avançait sur la table une main blanchie par les travaux ménagers dans une tentative maladroite pour saisir celle de son fils. Un geste qu'elle croyait rassurant et qui n'était que condescendant. Jeannot, lui, gardait le silence et les mains résolument sous la table. Quand vint la question fatidique : « Et est-ce que tu ne voudrais pas essayer, un tout petit peu, de ne pas être homosexuel ? ». Un coup d'œil à son père avait suffi : assis au bout de la table, la face rubiconde, légèrement penché au-dessus de son assiette, il regardait son fils avec le visage que devait avoir son grand-père en contemplant le premier africain débarqué dans ce coin paumé, un reste de fond de soupe allongé de vin rouge pendait à la commissure de sa bouche béante. La teneur de la discussion semblait totalement hors de portée de son entendement. À la seconde même, Jeannot avait décidé de monter à Paris. Humiliante, cette conversation l'était plus qu'on ne peut le dire. On n'est jamais fier de découvrir que ses parents sont d'une stupidité crasse.

À droite, pour traverser la place des Vosges. En marchant devant les arcades, Jeannot leva les yeux vers le ciel sans étoiles, et distingua dans les vapeurs de nuage le visage de son amant. Un sentiment de joie lui monta du creux des reins pour envelopper son torse et ses épaules d'une chaleur réconfortante. C'est alors, en baissant les yeux, qu'il aperçut pour la première fois le groupe de silhouettes noires qui passaient la barrière du jardin public pour se diriger vers la rue de Birague.

Jeannot rentra la tête dans les épaules et réprima un frisson. Il accéléra le pas et, longeant toujours les colonnes de la place, se dirigea vers le porche sous lequel avaient disparus les silhouettes. La soudaine irruption de ces formes de vie avait brisé le charme de la nuit, et il avait maintenant hâte de rejoindre son studio à Bastille. À droite sous le porche de la rue de Birague.

« Hè la tarlouze ! »

C'était un groupe de quatre personnes. Sûrement ceux qu'il avait aperçu sortant du square. Ils se tenaient sur le trottoir entre lui et la rue Saint Antoine. Grands, le crâne rasé, engoncés dans des blousons sombres, ils le regardaient venir l'air goguenard. Serrer les dents, regarder droit devant et avancer sans changer d'allure. Comme d'habitude.

Quand il fut arrivé à deux mètres du groupe, le plus grand des quatre fit un pas vers lui :

« Hè ! J'te cause », l'interpella-t-il. « Mais c'est pas vrai ? Il nous ignore ! ». Jeannot continuait d'avancer. Il dépasse le groupe. Il est passé.

À cet instant un coup violent à la poitrine le stoppe net dans son élan. Un petit râblé s'est détaché du groupe et viens de l'intercepter d'une seule détente de son avant-bras. « On t'a causé princesse ! » dit ce dernier d'une voix nasillarde. « On t'a pas appris la politesse ? C'est pas croyable ce que les pédés peuvent se sentir supérieurs ». Jeannot commençait à paniquer, il regarda son agresseur et détailla son sourire édenté, une légère balafre sous l'oeil gauche, et un tatouage en lettres gothiques sur un cou impressionnant.

« Qu'est-ce que t'as à reluquer mon pote ? Y te plait ? » Repris le plus grand de la bande que les trois autres considéraient avec respect. Le chef de meute.

- Ecoutez les gars, laissez-moi passer, je veux pas de problèmes, répondit Jeannot d'une voix qu'il croyait assurée.

- Ah tu veux pas de problèmes ? C'est mignon. Mais on te demande pas ton avis ma grande. Toi et tes petits copains vous croyez que vous pouvez venir vous enfiler pénard dans les arrières salles et qu'on va pas réagir ? Mais c'est chez nous ici. On va pas vous regarder souiller tout le quartier avec vos pratiques décadentes sans rien faire.

Maintenant Jeannot était complètement paniqué. Il ne pensait qu'à une chose : fuir. Mais déjà les deux muets du groupe s'étaient placés derrières lui et l'avaient attrapé par les épaules. Subrepticement, les quatre skinheads l'entrainaient sous une porte cochère, dans un coin sombre.

- N'aie pas peur fit le petit tatoué d'une voix qui faisait froid dans le dos. On n'en veut pas à tes fesses, on mange pas de ce pain-là.

- Ouais, repris l'un des muets en gloussant. Au contraire, on serait plutôt le genre à garder nos bonnes grâces pour les frangines. Mais j'ai un petit copain qui veut te dire bonsoir. T'en as déjà vu une aussi grosse ?

Et disant cela, il ouvrit son blouson pour révéler un immense tonfa noir et luisant. La matraque réglementaire des CRS et des gendarmes mobiles.

- Pourquoi vous faites ça les mecs ? Parvint à articuler Jeannot.

- Parce qu'on est des vrais mecs justement, répondit le grand tondu en s'approchant de son visage. Et qu'on prend nos responsabilités. On en a marre de vous voir trainer dans le coin, arpenter le quartier avec vos airs de dépravés et transformer ce qui reste de notre civilisation en baisodrome pour sodomites.

Les trois autres firent échos à ce trait boiteux avec un rire de hyènes hystériques.

- Vous autres, vous vous croyez tout permis, continua-t-il. Les politicards vous couvrent alors vous croyez qu'on va se laisser faire sans rien dire. Mais j'en ai ma claque. Je veux plus de tantouzes qui matent le cul des mômes dans le square, qui font des œillades aux ados, et dont tout le monde applaudit la dégénérescence comme si c'était un courage inouï. Je nettoie, je rétablis la morale, et je protège mon pays !

Ce que disant le tondu, il lui décochât un monumental coup de poing dans l'estomac. Jeannot sentit sa rate éclater. L'agresseur devait porter un poing américain. Il se plia en deux, les bras serrés sur l'abdomen, et à l'instant, reçu une volée de tonfa en travers du dos. Tombé sur les genoux, il eu le réflexe de se recroqueviller au sol en protégeant tant bien que mal son visage. Imperméable aux coups qui pleuvaient sur lui, il eut une pensée pour Ludovic, tandis qu'un ultime élan d'amour irradiait son corps meurtri. Puis la chaleur disparue, Jean-Noël baignait de larmes sa honte de l'humanité. Il se mit à neiger.

Chapitre 2

Une fois de plus, la réaction soulevait son corps noir en un sursaut étique, et vomissait à la face du monde des imprécations qu'un vent putride de complaisance portait à travers le pays. Les fascistes, conservateurs et moralistes de tout poil, les catholiques intégristes et les nazillons néo-païens, les nationalistes, traditionalistes et européanistes, les royalistes, les pères-la-morale et les mères-la-pudeur, s'étaient trouvés un étendard commun. On n'avait pas vu ça depuis l'Algérie française. Quand le nouveau gouvernement socialiste avait décidé d'ouvrir aux couples homosexuels la possibilité de se marier et d'adopter des enfants, toute cette poussière s'était remuée, et les avenues de l'ouest bourgeois de la capitale s'étaient couvertes d'une foule hystérique et braillarde. La droite, comme en 1984, descendait dans la rue pour lutter jusqu'à son dernier souffle contre l'égalité et la justice sociale. Emportés par cette fièvre de l'ordre ancien, les hordes contre-révolutionnaires allaient jusqu'à parler de révolution (mais où allaient-ils chercher tout ça ?). Et ce qu'il y avait de dramatique, c'est que ce combat d'arrière-garde avait fédéré des forces qui depuis des années s’abîmaient dans des luttes intestines. Plus encore, cette vitrine médiatique avait ouvert les colonnes de la presse et les plateaux télé aux porte-paroles bégayants de ces militants rétrogrades et l'on voyait fleurir partout des discours de plus en plus fascisants. Le pire c'était que, ignorance ou manipulation, les tribuns de la réaction mobilisaient sans scrupules les figures historiques de la lutte contre l'obscurantisme : Jaurès, Gandhi et La Boétie furent régulièrement violés en public par des bigots et des bigotes que l'honnêteté eu du pousser à admettre leur parenté d'idées avec Boulanger, Maurras et Drieu la Rochelle. C'était à vomir.

Gabriel Lecouvreur, dit le Poulpe, ruminait ces sombres pensées, attablé devant son café quotidien à l'enseigne du Pied de porc à la Sainte-Scolasse. Gerard, à son habitude, furetait tout autour. Il reconnaissait cette impatience chez son client, et savait que le Poulpe ne tarderait pas à s'ouvrir des pensées qui l'habitaient. Mais il savait aussi qu'il ne fallait pas le brusquer et prenait son mal en patience. Leon, le chien boiteux du bistrot, percevait également une agitation inhabituelle dans la grande carcasse dont les mains, emmanchées de longs bras souples, étaient d'habitude si promptes à la caresse. Moins patient que son maître, le vieux berger allemand, en désespoir de cause, vint poser une gueule baveuse sur les genoux du penseur. Répondant machinalement à cette sollicitation, le Poulpe replia son journal pour mieux flatter l'animal, le posa sur la table, et éclata enfin : « Putain d'enculés de fascistes de merde ! », rugit-il entre ses dents. Puis il porta à ses lèvres sa tasse de café froid et la reposa avec une moue de dégoût. Gérard saisit cette opportunité pour engager la conversation. Il fit couler un nouveau café, et venant à la table opérer la substitution : « Tiens Gabriel. Celui-ci est chaud. C'est pour la maison ». Le Poulpe leva les yeux vers lui, et le remercia d'un hochement de tête.

- Qu'est-ce qui t'arrive, embraya le patron. Les nouvelles sont mauvaises ?

- Bien sûr qu'elles sont mauvaises, bougonna le Poulpe. Comme d'habitude. Mais le pire c'est ce saupoudrage nauséeux de populisme. Le fascisme est de retour et personne ne semble s'en rendre compte.

- À ce compte-là je ne vois pas ce qu'il y a de nouveau, fit Gérard, déçu, en trottinant vers son comptoir. Ça fait plus de quinze ans que je t'entends seriner la même rengaine : « Les fascistes sont de retour », « Les nazis sont parmi nous », « revoilà la bête immonde ! ». À t'écouter ça fait un bail qu'on vit sous le troisième Reich.

- Cette fois c'est différent, fit Gabriel boudeur. C'est plus seulement vingt pour cents de chauvins accrochés à leur patrie, c'est une attaque en règle avec toutes ses composantes : morale, nation et retour à l'ordre, sans oublier les complots, les juifs et les francs-maçons, auxquels il faut aujourd'hui ajouter les islamistes. Mais ce qui m'inquiète le plus, c'est que les choses se concrétisent et que les fachos retournent au baston. Les ratonnades ou ce qui en tient lieu se multiplient. Regarde : « Agressions de femmes voilées », « Saccage d'un bar associatif », « Passage à tabac de militants antifascistes ». Les faits divers en sont pleins. Et la dernière, à quelques rues d'ici : « Un jeune homosexuel battu à mort en plein cœur du marais ». Ça s'est passé cette nuit.

- Fais voir ?

Gérard, soudain sérieux s'empara du journal à la page désignée par Gabriel et se mit à lire à haute voix :

« Cette nuit, aux alentours de 5 heures du matin, un jeune homme a été retrouvé roué de coups, rue Birague, dans le quartier du Marais à Paris. Victime de nombreuses blessures, le jeune homme, membre de la communauté homosexuelle était décédé à l'arrivée des secours... »

- Sale histoire, fit le patron en levant les yeux. Mais qu'est-ce qui te pousse à croire que c'est un coup de l'extrême droite ? Ça pourrait aussi bien être n'importe quelle bande de trous-du-cul. C'est malheureusement pas les homophobes qui manquent. Sans compter que ça peut être une banale agression.

- Lis jusqu'au bout. Se contenta de répondre le Poulpe.

Gérard sauta directement au dernier paragraphe :

« ...sur les lieux du crime, tracée à la craie, une inscription en latin semblait signer le forfait : « Abyssus Abyssus Invocat » (l'abîme appelle l'abîme NDLR). La police s'est gardée de toute déclaration mais ne néglige aucune piste... »

- Les imbéciles ! S'exclama Gérard. Ils ont oublié l'accusatif.

- Bien ! Je vois qu'on a de la culture dans ce troquet, railla le Poulpe.

- Tu peux rire tant que tu veux Gabriel. Mais de mon temps on ne rigolait pas avec le latin.

- Hé bien il faut croire que ni les journalistes du Parisien, ni les agents de police en charge de l'affaire n'ont fréquenté les mêmes bancs d'école que toi. C'est peut-être une affaire de génération. Aucun d'eux ne semble avoir relevé l'erreur de déclinaison. Quoi qu'il en soit, cette signature ne laisse que peu de doute. C'est typique des mises en scène macabre de l'extrême droite, dont les membres ne sont pas les derniers à se piquer de culture classique. Pour mon compte, j'en mettrais la main au feu.

- Oh ! Toi, je te connais, tu es sur une piste !

- Peut-être, peut-être... fit Gabriel songeur. En tout cas, ça s'est passé pas loin d'ici, je vais peut-être faire un tour... Pour voir.

- Et voilà notre Poulpe à nouveau en affaire, soupira Gérard en ramassant les verres qui s'entassaient déjà, à cette heure matinale, sur la table du philosophe installé contre le mur du fond.

- « Abyssus abyssum invocat » scanda ce dernier qui, plongé dans Kierkegaard n'avait pas perdu un mot de la conversation. Autrement dit : un péché en entraîne un autre. C'est tiré du livre des psaumes, et ça signifie que chaque petit écart dans la conduite d'un individu le mène irrémédiablement vers sa chute. Je dirais plutôt que c'est un truc de catho. C'est une des bases de la pensée moraliste chrétienne. Ce genre de considérations sur la pureté inconditionnelle de l'âme et la recherche de la perfection a fécondé ̶ si je puis dire ̶ tout un courant de l’Église traditionaliste avant l'invention du purgatoire et de ses indulgences. Le genre abstinence, ascétisme et mysticisme. Des augustiniens en quelque sorte. Ou plutôt une forme de post-épicurianisme, repris à bon compte vers la fin de l'ancien régime par les tenants les plus radicaux de l'ordre divin et de la monarchie à privilèges. C'était une façon comme une autre de maintenir le peuple sous contrôle en brandissant la menace de la damnation éternelle tandis que les nobles et les curés s'en foutaient plein la panse. Je serais toi Gabriel, je chercherais plutôt de ce côté là : fraternité Saint-Pie X, scouts d'Europe et compagnie.

- Merci du tuyau, répondit le Poulpe, la main sur la poignée.

Puis il sortit dans les rues froides où la neige matinale commençait déjà à se changer en un bourbier maronnasse.

Chapitre 3

Quand il arriva dans la ruelle aux airs d'impasse, obstruée en son extrémité par la vaste voûte qui donnait accès à la Place des Vosges, Gabriel reconnu immédiatement les lieux. Le grand hôtel particulier devant lequel le piétinement de la neige fondue et la présence des quelques photographes attardés indiquaient le lieu du crime, ne lui était pas inconnu. Il y a quelques années, cet hôtel particulier appartenant à une vielle rentière, et resté inoccupé depuis des générations, avait été choisi par un collectif de militants contre le mal-logement, comme symbole des milliers de mètres carrés maintenus vides dans la capitale pour faire monter artificiellement le prix de l'immobilier. Réclamant des mesures de logement d'urgence pour les plus démunis, ces jeunes gens, garçons et filles, avaient occupé pendant près d'un an l'immense bâtiment, rebaptisé « la Marquise » (clin d'oeil à celle de Sévigné qui vit le jour entre ses murs) en y organisant des concerts, des débats et surtout des apéros militants auxquels le Poulpe s'était parfois mêlé. Le jour où la police était venue les déloger, il était là. Dans l'indifférence générale, le bras aveugle de la justice avait rendu à sa propriétaire légitime un immeuble dont elle n'avait pas besoin, et par la même occasion extrait du cœur de Paris un furoncle de contestation qui commençait à le démanger. Il avait regardé ces jeunes gens d'un vingtaine d'années, emportés par la police le sourire aux lèvres et leur avait, une fois n'est pas coutume, crié des mots d'encouragement. Aux fenêtres du dernier étage flottait encore une banderole peinte à la main, frappée du nom du collectif : Jeudi Noir, le jour de parution des petites annonces, cauchemar des étudiants fauchés. Ils lui avaient fait plaisir ces jeunes, animant pendant douze mois une communauté de paumés, de militants, d'artistes et de sans-papiers, au milieu d'un quartier sclérosé et bourgeois. Et il revoyait la façade de l'immeuble, à la porte cochère et aux fenêtres encore barrées de solides vantaux en bois renforcés de barres métalliques, avec un brin de mélancolie.

Devant le bâtiment, vérifiant dans la vitre d'une auto le pli correct de sa chemise, un petit homme en complet-veston caressait son embonpoint avec satisfaction. Un seul flic au monde possédait ce trouble obsessionnel qui le poussait, à chaque instant, à remettre de l'ordre dans sa tenue civile : Vergeat.

Le poulpe s'approcha de l'officier des Renseignements généraux et, s'arrêtant à côté de lui, projeta volontairement une éclaboussure de neige boueuse sur le soulier impeccable du policier. Celui-ci constata l'outrage et leva un regard consterné vers le nouvel arrivant :

- Lecouvreur ! Pour une surprise …

- Vergeat ! Toujours dans les mauvais coups ?

L'inspecteur ne goûta pas la plaisanterie et fit la gueule :

- Très drôle Lecouvreur. Vous croyez peut-être que ça m'amuse ? Qu'est-ce que vous faites là d'ailleurs ?

- Moi ? Rien. Je passais par là c'est tout. J'allais rendre une visite au père Hugo.

- Qui ça ?

- Victor Hugo, vous connaissez ?

- Comme tout le monde. Jamais lu.

- Vous devriez, ça vous profiterait.

- Qu'est-ce que vous voulez dire ?

- Laissez tomber.

Devant eux, sur le mur la citation latine était tracée à la craie, faute comprise.

- C'est vous qui avez écrit ça ? Demanda Gabriel moqueur. Vous vous lancez dans le graffiti ?

- Hilarant, répondit l'autre sèchement. C'est un pauvre gars qui s'est fait casser la gueule cette nuit. Il en est mort. On a toute raison de croire que ce sont ses agresseurs qui ont laissé cette signature.

- Comment pouvez-vous en être si sûr ?

- Aucun doute là-dessus. L'inscription n'était pas là une demi-heure avant le crime.

- Comm... ne me dites pas que …? Ah Ah Ah ! Ça c'est trop fort ! S'exclama le Poulpe. Vous surveillez encore la « Marquise » ?

- Ne riez pas. Simple mesure de précaution. Il n'est pas exclu que des agitateurs tentent de rouvrir le lieu.

- Alors, non seulement la vieille bique a récupéré sa maison qui reste désespérément vide, mais en plus, on la lui surveille gratis, et aux frais du contribuable, fit le Poulpe, rêveur, en balayant du regard la façade. Je n'ai jamais été aussi content de ne pas payer d'impôts. Et puis entre nous, pas terrible la surveillance, si on peut tabasser un type à mort à votre nez et à votre barbe. C'est pour ça que vous êtes bougon ce matin ?

- Un peu de dignité voulez-vous ? Un homme est mort je vous rappelle. Et, oui, malheureusement pour la victime, nous n'effectuons qu'une surveillance partielle. Nous planquons principalement entre 5 et 6 heures du matin, l'heure à laquelle les squatteurs préfèrent agir. C'est d'ailleurs notre équipe qui a trouvé le corps du jeune Jean-Noël. La ronde précédente était passée aux alentours de 4 heures et les agents sont formels : pas d'inscription sur le mur.

Suivit un silence au cours duquel Gabriel fouillait la neige du bout de son soulier. A quelques centimètres de celui-ci, il découvrit un petit objet brillant que la neige, en fondant, commençait juste à découvrir. Se baissant discrètement, comme pour vérifier le nœud de son lacet, il ramassa un pin's. Il glissa la trouvaille dans sa poche en se promettant de l'examiner plus sérieusement à l'occasion. En se relevant, il cru qu'il était temps de relancer la conversation :

- Pas très cultivés les agresseurs apparemment.

Vergeat le regarda, incrédule.

- Vous en avez de bonnes vous ! Le latin ne court pas les rues il me semble.

- Peut-être, mais il y a une faute.

- Ah bon ?

L'inspecteur était visiblement pris de court. Il se ressaisit et bougonna :

- Qu'importe. On fait vérifier.

- Internet ?

- Quoi d'autre ?

- Vous feriez bien de consulter les pages roses.

- Vous avez mangé du clown ce matin ? J'ai autre chose a faire qu'à consulter les annonces coquines. Et si ça vous intéresse, j'ai une vie sexuelle très épanouie.

- Ça ne m'intéresse pas, non, répondit le Poulpe que la perspective de l'inspecteur en pleins ébats remplissait de dégoût. La vision fugitive de l'officier habillant méticuleusement son organe d'une capote anglaise en lissant les plis un par un lui traversa l'esprit.

- Les pages roses du dictionnaire inspecteur. Un dictionnaire, vous connaissez ?

- Mmh... Si vous avez une idée sur cette affaire Lecouvreur, dites-le tout de suite, repris l'inspecteur en changeant de sujet. On gagnera du temps.

Disant cela, Vergeat louchait vers sa chaussure, visiblement impatient de s'échapper pour nettoyer la souillure avant que l'humidité n'attaqua le cuir.

- Pas la moindre. Comme je vous le disais je ne faisais que passer. Vous n'avez donc aucune piste ?

- En quoi cela vous regarde-t-il ? De toutes façons c'est une simple agression. Pas de quoi fouetter un chat, faute ou pas faute.

- Alors me voilà rassuré. Je compte sur vous pour châtier ces délinquants comme ils le méritent.

- Décidément, vous m'étonnerez toujours Lecouvreur ! Je ne vous croyais pas partisan de l'ordre public !

- De l'ordre public, non, confirma le Poulpe en s'éloignant ; mais de la grammaire, oui ! De mon temps c'était au moins cent lignes pour une faute pareille !

Chapitre 4

Le Poulpe délaissa la maison de Victor Hugo et continua en direction du Nord vers la rue Popincourt. Arrivé dans le petit salon de coiffure de Chéryl, il salua la compagnie. Michel, le nouveau stagiaire, martyrisait les cheveux d'une pauvre vieille. Chéryl lui fit signe qu'elle avait bientôt fini, et il monta l'attendre dans son appartement.

Quand elle arriva, Gabriel, avachi sur le lit, s 'escrimait sur les mots croisés du « Canard ». Il leva les yeux, et Chéryl ne manqua pas de remarquer son air satisfait :

- Oh, toi, dit-elle, soit tu es sur une nouvelle piste, soit tu viens de mettre un flic en boîte.

- Les deux si veux tout savoir.

- Allons bon, et c'est pour m'annoncer cette bonne nouvelle que tu débarques en pleine matinée ?

- A vrai dire, ce n'est pas toi que je venais voir, mais ton nouveau stagiaire.

- Michel ? Qu'est-ce que tu lui veux ?

- Je me demandais, par hasard, il ne serait pas un peu...

- Oh ! S'indigna-t-elle. Gabriel ! Je ne te croyais pas sujet à de tels préjugés.

- Pardon, pardon, je pensais juste...

- Et bien oui, si tu veux tout savoir, il en est. Mais ça m'étonne de toi que tu te laisses aller à de telles idées reçues. En quoi ça t'intéresse ?

- Il se trouve que je cherche un jeune, à peu près de son âge qui fréquentait les milieux homos, mentit Gabriel. Je me suis dit que je pourrais toujours commencer par là.

- Tu peux essayer. Mais ne le dérange pas pendant qu'il coiffe, c'est déjà assez difficile comme ça.

- Entendu. Tu ne sais pas où il traîne par hasard ? Il n'a jamais parlé d'une boîte ou d'un bar ?

- Quand ses amis l'appellent (très souvent), ils parlent d'un endroit qui s'appelle le CUD, je crois que c'est vers Saint-Paul.

- Parfait.

Pour se faire pardonner d'avoir parlé boulot, Gabriel se laissa aller à une séance de cajoleries matinales. Chéryl lui parla de son ras-le-bol, du boulot et du monde en général, Gabriel partagea avec elle ses réflexions amères de la matinée et ses impressions sur le retour de la réaction. Chéryl confirma que sa clientèle habituelle, traditionnellement de gauche, se laissait de plus en plus aller à des réflexions nauséabondes sur l'actualité. Ils parlèrent de partir, puis se jurèrent mutuellement qu'ils ne pourraient jamais quitter Paris. Gabriel finit par se dire que Chéryl avait l'air réellement fatiguée, qu'il devrait lui proposer de l'emmener en week-end à la campagne. Ou dans une autre ville. Peut-être Florence. Une demi-heure plus tard, il redescendait dans le salon de coiffure. Au moment de sortir, il fit semblant d'hésiter, puis se retourna vers l'intérieur de la boutique dans laquelle le stagiaire balayait laborieusement un tas de mèches de différentes couleurs.

- Dites-moi Michel, ce n'est parce que vous êtes coiffeur que je vous demande ça, mais vous ne connaîtriez pas un endroit qui s'appelle le CUD ?

- Bien sûr ! S'enthousiasma le jeune homme. C'est un endroit super. C'est pour danser ?

- Entre autre. Ça se trouve où exactement ?

- Rue des Haudriettes, métro Rambuteau. Si vous y allez ce soir, on risque de se croiser, j'y serai avec des copains.

Le Poulpe dit qu'il y penserait, le remercia et sorti.

Chapitre 5

Le soir même, Gabriel poussait la porte du CUD. Il pénétra dans un vaste club à la musique assourdissante. Au milieu de la salle unique, la piste de danse était comble. De jeunes gens, presque exclusivement des hommes, se déhanchaient avec application sur des rythmes effrénés. Tout autour, des tables basses et des canapés offraient un lieu de relâche aux danseurs épuisés et un refuge aux plus rétifs. Tout le long du mur du fond, un immense comptoir dispensait les rafraîchissements : bières, bouteilles d'alcool et cocktails bariolés. C'est peu dire que le Poulpe ne passa pas inaperçu. D'abord il dominait l'assemblée d'une bonne tête, d'autre part, il avait vingt ans de plus que la plupart des clients. Heureusement, un Michel surexcité se jeta bientôt sur lui pour l'accueillir et lui présenter son groupe d'amis. Une demi-douzaine de personnes de styles très divers, à qui il le présenta comme « le mec de la patronne, un genre de détective ». « Super ! », s'enthousiasmèrent les jeunes gens qui le bombardèrent de questions en tout genre sur sa supposée profession. Gabriel répondit de bonne grâce, et profita du premier instant d'inattention du groupe pour s'éclipser. Il se dirigea droit vers le comptoir où, quelques instants plus tard, un serveur portant moustache vint s'enquérir de sa commande en essuyant des verres. Il commanda une bière belge des brasseries de la Senne qu'il avait eu la bonne surprise de découvrir sur la carte. Amertume et fraîcheur, avec une pointe d'épice : l'équilibre parfait ! Pendant que le garçon allait la lui chercher, il composa son visage de deuil le plus crédible et, une fois servi, attaqua tout de go : « Dites », cria-t-il a l'oreille du barman, « je cherche des renseignements sur Jean-Noël. Vous savez qui pourrait me renseigner ? ». Le visage du patron se ferma. « Banco !», pensa le Poulpe.

- Qu'est-ce que vous voulez ? Demanda l'autre, antipathique. Vous êtes pas un flic ou un genre de journaliste ?

- Oh, non, répondit le Poulpe en voilant ses yeux d'une pudeur feinte. Je suis... le frère de Jean-Noël. Vous savez, ses... nos parents avaient un peu perdu le contact ces dernières années. J'aimerais retrouver certains de ses amis pour pouvoir dire aux vieux qu'il a été heureux.

- Je ne sais pas si ces ordures le méritent, répondit le barman. Après ce qu'il nous a raconté sur eux.

C'était risqué, mais le baratin avait pris.

- Mais bon, continua l'autre, c'est vous qui voyez... Vous devriez aller parler à Clément, le petit blond qui broie du noir tout seul dans le coin là-bas. C'était un bon copain à lui.

- Merci infiniment.

- Au fait...

- Oui ?

- Condoléances.... On l'aimait bien ton frangin, ici tout le monde l'appelait Jeannot, c'était un chouette gosse.

- Merci pour lui.

Gabriel s'approcha de la table désignée, ou le jeune homme, les yeux rougis, sirotait tristement sa bière. « Bonsoir », dit-il quand il fut assez proche. Clément leva la tête vers lui en reniflant.

- Je suis pas d'humeur ce soir.

- Non, tu te trompes, répondit Gabriel en s'asseyant. Je suis venu trinquer avec toi à la santé de Jeannot.

- On se connaît ?

- Non, je suis...

Gabriel était ému par le chagrin du garçon. Il changea son fusil d'épaule.

- Écoute, je vais pas te la faire à l'envers. Avant ce matin je ne connaissais pas Jeannot non plus. Mais j'ai dans l'idée que ceux qui l'ont dérouillé sont de sacrées ordures.

- Bravo Sherlock, railla son interlocuteur.

- Ce que je veux dire, c'est que de penser qu'ils se baladent dans la nature, ça me fout la nausée, et je ne compte pas sur les flics pour le retrouver.

- Vous êtes quoi ? Un genre de justicier ? Je ne cherche pas la vengeance si vous voulez tout savoir.

- C'est tout à ton honneur. Tu as déjà entendu parler de l'action antifasciste ?

- Je connais.

- Alors tu sais que ce n'est pas une question de vengeance, mais de protection. On ne peut pas laisser nos rues à l'extrême droite.

- « Pas de fachos dans nos quartiers, pas de quartier pour les fachos », vous pouvez m'épargner le couplet d'introduction. Jeannot et moi on s'est rencontré chez Act-up, alors pensez...

- Dans ce cas, tu sais aussi que tu peux me tutoyer. Continue.

- On se connaissait depuis deux ans à peu près. Lui était beaucoup plus militant que moi. Il aurait aimé vous rencontrer. Il n'arrêtait pas de dire qu'on ne s'occupait pas assez de politique dans le milieu gay. Surtout ces derniers temps. Il disait qu'on était en train de se faire bouffer sans réagir. Mais plus encore, il en voulait aux autres : aux militants de gauche, aux écolos, aux syndicats, aux féministes et à tous ceux qui depuis des années brandissaient le drapeau des droits LGBTI à la moindre occasion, et qui n'étaient pas là quand les culs-bénis sont descendus dans la rue avec leurs slogans homophobes. Ces enfoirés étaient des millions, et nous en face, on n'était toujours qu'une poignée. Seuls face à la déferlante, on a tout pris dans la gueule. Je me souviens d'une réunion du collectif contre l'homophobie ou Jeannot s'est emporté : les autres disaient que c'était pas leur combat. Qu'ils allaient pas descendre dans la rue pour défendre le mariage qui était une institution rétrograde. Qu'ils seraient vent-debout pour nous défendre, mais que cette lutte-là, c'était à nous de la mener. Jeannot leur a volé dans les plumes, les a traités de collabos. Il leur a sorti un truc que j'ai pas bien compris, comme quoi, quand les flics viendraient frapper à leur porte, qu'ils s'étonnent pas si le mouvement gay n'était plus là pour les secourir. Les autres, ça a eu l'air de les faire réfléchir. Jeannot, il avait bien compris que le vent avait déjà tourné. Qu'il ne s'agissait pas seulement d'une lutte, somme toute dérisoire, pour pouvoir se passer la bague au doigt, mais que c'était un combat symbolique pour la reconnaissance de nos statuts d'égaux : en tant qu'hommes, que femmes, et que citoyens. Quand les autres nous ont enfin rejoint, c'était déjà trop tard. La gangrène avait pris, et on le paie encore.

- Tu crois qu'il a pu être... victime de ses idées ?

- Oh, non. Jeannot, il disait ça, mais c'était pas un porte-parole. Il était discret. Et puis ces derniers temps, il avait autre chose en tête.

- Du genre ?

- Un mec bien sûr ! répondit Clément avec un sourire triste.

- Il avait des projets ?

- Ben... Il y a quelques mois, il a fait plusieurs séjours à Rome. Il parlait de s'y installer. Et puis d'un coup, plus rien. Il a rencontré Ludovic, et il n'a plus jamais reparlé de l'Italie.

- Ludovic, c'est le garçon en question ?

- Oui, l'amoureux de Jeannot. Tous les deux ils s'étaient vraiment trouvés. Ça faisait plaisir à voir.

- On peut le rencontrer ?

- Je l'ai pas vu ce soir, et je le connais peu. Mais je peux essayer d'arranger ça. Pas sûr qu'il accepte.

- Je peux compter sur toi pour essayer de le convaincre ?

- On verra...

- Encore une question : pourquoi Rome ? A mon idée ça doit pas vraiment être la panacée pour les homos.

- Détrompe-toi. Sous leurs dehors de machos, les Italiens sont pas les derniers. Il y avait passé un week-end et il avait découvert un super endroit l'Europa ou un truc comme ça. Le plus grand sauna gay d'Europe. Il s'est fait quelques copains, c'est pour ça qu'il y est retourné. Mais si tu veux mon avis c'était qu'une lubie passagère. La preuve, dès qu'il a rencontré Ludo, il n'en a plus parlé.

- Abyssus abyssum invocat, ça te dit quelque chose ?

- Rien du tout.

Clément frissonna.

- C'est ce qu'ils avaient écrit près de Jeannot, hein ?

- Oui.

À cette évocation, Clément sombra dans un profond silence. Gêné, Gabriel compris qu'il valait mieux en rester là.

- Merci, dit-il en se levant, et condoléances.

- De rien... Dites ?

- Oui ?

- Vous me tiendrez au courant si vous trouvez quelque chose ?

- Bien sûr : tiens.

Le poulpe arracha l'étiquette de sa Zinne bir et inscrivit au dos un numéro.

- Pour me joindre, appelle à ce numéro, et demande Sam. C'est un copain.

- Et qu'est-ce que je lui dis à Sam ?

- Dis-lui que tu cherches à joindre le Poulpe

- Le...

Gabriel avait déjà disparu dans la foule. « Le Poulpe ? Drôle de type », pensa Clément.

Chapitre 6

Gabriel arracha les ronces accrochées au portail. Depuis combien de temps le vieil imprimeur n'avait-il pas quitté sa tanière ? Des semaines ? Des mois ? L'avantage, c'est que quand le Poulpe, en mal d'inspiration, venait solliciter ses lumières, il était certain de pouvoir le trouver. Le soleil avait secoué son voile de neige et jouait sur les toits de tôle du taudis qui servait de repère à Pédro. En traversant la friche qui tenait lieu de jardin, Gabriel fredonnait un air d'Allain Leprest. Il humait les odeurs déjà fortes des fleurs rudérales qui poussaient entre les blocs de ciment. Un cerisier à l'abandon extirpait péniblement son tronc tors à travers les débris d'un vieux camion russe rongé de rouille. Quelques meubles de jardin à la peinture écaillée disparaissaient dans les hautes herbes où les premières abeilles de l'année faisaient entendre leur bourdonnement satisfait. Au loin, les reflets de la seine exhalaient des bouffées de parfum humide qui baignaient la vieille péniche échouée dans une atmosphère de marée perpétuelle.

« Ici y'a trois couleurs qui durent, c'est le vert, le vert et le vert... »

Gabriel plia sa carcasse en deux pour pénétrer dans l'antre de son vieil ami. Pédro était penché sur un travail de précision qu'il dissimula sans hâte, mais avec ostentation à l'arrivée de Gabriel. Il retira ses énormes bésicles et salua le détective amateur.

- Mon vieux Gabriel, qu'est-ce qui t'amène ?

Gabriel lui expliqua l'affaire en deux mots. Pendant ce temps, Pédro alluma une cigarette brune et malodorante, et se retourna pour attraper deux bières dans le frigo. Des Coreff spéciales, brassées en soutien à la lutte contre le nouvel aéroport de Nantes, à Notre-Dame-des-Landes. L'étiquette arborait le logo noir et jaune qui fleurissait désormais avec de plus en plus de succès sur toute les routes de France, les pare-brise et les sacs à dos : un avion souligné d'un grand NON!

- Et ben pédro, je te savais pas écolo ? Demanda le Poulpe en faisant sauter la capsule de sa bouteille.

- Ah ! Tu te doutes que j'en ai pas grand chose à foutre de leur aéroport. Mais depuis que j'ai vu ces petits jeunes caillasser la flicaille avec enthousiasme, je les ai à la bonne. C'est un couple de militants, des copains, qui sont allés s'installer dans le camp autogéré de la ZAD, la « Zone à défendre » comme y disent. Ils m'ont envoyé une caisse de bière pour me remercier de … quelques conseils et quelques travaux que j'ai fait pour eux.

- Sacré Pédro. Tu t'arrêteras donc jamais ? Elle est bonne au moins ?

- Non.

Le Poulpe confirma d'une moue de connaisseur.

- Effectivement, j'ai connu Coreff en meilleure forme.

- Bah ! Chaque gorgée est un bras d'honneur à la maréchaussée. C'est pas grand chose, mais ça me suffit. Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?

- Je cherche de dangereux extrémistes.

- T'en as trouvé au moins un. Je peux te présenter des copains si tu veux.

- Ah ah ! Déconne pas. Non, moi ceux qui m'intéressent sont plutôt du genre fondamentalistes religieux.

- Comme tout le monde. Tu bosses pour le contre-terrorisme ? Tu t'es rangé des voitures?

- Pas vraiment. Je cherche plutôt du côté catholiques intégristes. Saint Pie X, tu vois le genre ?

- Je vois. Tu veux parler des plus vieux squatteurs de France ?

- Pardon ?

- T'es pas au courant ? Alors laisse-moi te raconter, c'est une histoire marrante : les fidèles de cette fraternité, fondée à Ecône, en Suisse, au début des années 70, sont du genre « plus bigots que le Pape », ils refusent les résultats du concile Vatican II qui vise à moderniser l'Eglise, et particulièrement, ils tiennent mordicus à continuer à célébrer la messe en latin. Tout ça, plus le fait que leurs cardinaux se sont permis de dire du mal en public de sa Sainteté leur a valu l'excommunication collective. Le pire châtiment pour un croyant. En 1977, ils occupent de force l'église Saint Nicolas de Chardonnet, place Maubert, virent le curé en pleine messe, et depuis, s'y maintiennent, en toute illégalité. Il y a un arrêté d'expulsion et une demande d'intervention de la force publique, mais, comme par hasard, on n'a jamais vu l'ombre d'un flic. À côté de ça, les petits jeunes de la ZAD, c'est de la gnognotte. Bien sûr, dès qu'un groupe de sans-papiers ou d'artistes s'installe dans une usine désaffectée, on les expulse manu-militari, au bout de quelques jours. Mais les fous de Dieu, on les laisse tranquille. Pourtant, difficile de les décrire mieux que tu ne l'as fait : de dangereux extrémistes. Pays de merde ! Qu'est-ce que tu leur veux ?

- À eux, rien en particulier, mais je les soupçonne d'être liés à mon affaire. Sur le lieu du meurtre il y avait inscrit un truc en latin : abyssus abyssum invocat ça te dit quelque chose ?

- Laisse-moi réfléchir... Oui, j'ai lu ça quelque part. Mais où ? C'était... Ça y est, ça me revient !

Pédro se leva péniblement et se dirigea vers un ordinateur qu'il exhuma d'une pile de bouquins et de vieux papiers. L'ensemble dégringola dans un nuage de poussière : livres de poche, brochures, tracts militants et feuilles de papier volantes sur lesquels l'ancien imprimeur continuait d'exercer son art, « pour ne pas perdre la main », disait-il. Il y reproduisait pêle-mêle : des slogans, des dessins de presse et des extraits de ses livres favoris. Tandis qu'il allumait la machine, Gabriel se félicitait une fois de plus de la mémoire infaillible de son ami.

- Ça y est ! J'y suis! S'exclama celui-ci. C'était dans un article d'indymédia.

L'imprimeur avait ouvert la page web de l'agence de presse autonome.

- Il y a une très bonne rubrique intitulée « Know your ennemy », continua-t-il. On y trouve des infos sur les différents groupuscules d’extrême droite. Il y avait un entrefilet la semaine dernière sur celui qui t'intéresse. Avec les manifs contre le mariage homo, ça se multiplie en ce moment, et la rubrique est très active. En revanche, ça va peut-être te décevoir, mais rien à voir avec la fraternité Saint Pie X. Même si leurs idées sont proches. Ça paraît être un groupe très autonome. Ils ont une réunion ouverte toute les semaines. Attends, je vais te noter l'adresse.

Pédro saisit une feuille au hasard et griffonna au dos l'adresse et l'horaire de la réunion.

- Je ne sais pas si tu comptes y faire un tour mais tu risques de t'amuser. Des vrais cul-bénis : prière collective et tout le toutim. Et pour ne rien gâcher, c'est à Versailles.

Gabriel remercia son ami et pris congé, celui-ci lui promis de le tenir informé si quelque chose lui revenait qui pouvait se révéler utile.

- Gaffe ou tu mets les pieds Gabriel ! Lui lança l'imprimeur hilare alors qu'il quittait la pièce. Tu risques la bénédiction éternelle !

Chapitre 7

C'est peu dire que le lieu était inhabituel, pour Gabriel en tout cas. Une espèce d'hybride entre un film d'époque maladroitement reconstitué et un catalogue de décoration consacré à la mode rococo. Moins surprenant pour un homme averti comme le Poulpe, il flottait dans l'air un relent de consanguinité, de poussière et de coups de cravache. Dans la cage d'escalier qui s'était ouverte à lui, après qu'un homme sans âge se soit effacé pour le laisser entrer, se multipliaient les portraits de vieux ancêtres embarqués dans un concours d'encadrement baroque et surchargé. Tandis que celui qui faisait office de maître d’hôtel muet et énigmatique se voyait échoir la tâche de prendre en charge sa veste en jean, le Poulpe se fit la remarque que nulle lumière ne serait assez puissante pour redonner de la vie à un tel lieu, tout semblait devoir se dire à voix basse et se faire dans l'ombre des tentures aux thèmes et aux couleurs passées.

« Salut ! Tu viens pour la réu ? »

Le ton et le sourire qui précédaient la question contrastaient avec la froideur et la pesanteur du lieu... Une jeune fille, la vingtaine, cheveux blonds bouclés relâchés sur les épaules, de grands yeux verts innocents franchement braqués sur Gabriel, venait de faire son entrée par l'une des multiples portes masquées dans la tapisserie poussiéreuse.

- Oui,... enfin, je... oui la réu, bien sûr.

Intimidé par cette beauté rétrograde à peine gâchée par le port pataud d'une large vareuse rose, il en avait oublié de préparer une justification sérieuse à sa présence. Son look défraîchit et son odeur de tabac froid faisait bien sur mauvais ménage avec l'atmosphère.

- C'est au fond du couloir, dans la bibliothèque, comme d'habitude, je t'accompagne ?

- Bien sûr, dans la bibliothèque, je te suis.

Dans quels sales draps le Poulpe s'était encore fourré ! Brodés de fleur de lys, soit, mais bien crades tout de même. Après avoir vainement tenté de mémoriser les méandriques couloirs qu'ils empruntaient côte à côte, silencieux, il se retrouva dans une vaste pièce couverte d'une haute et large bibliothèque et d'une couche de poussière abondante. À croire que mis à part ces rassemblements, les occasions de consulter les quatre tomes du Manifeste du Comte de Chambord, Henri de son prénom, devaient se faire rares. Tant mieux sans doute. Voir le volume de Romantisme et Révolution d'un certain Charles Maurras utilisé pour caler les montant bancals du secrétaire décrépi qui semblait servir de débarras n'était pas non plus pour lui déplaire. Mais il avait dans l'idée que les dégâts ne se limitaient pas à l'accumulation de pruine ou à la préservation de cet équilibre, précaire certes, mais Ô combien dangereux.

Heureusement le brouhaha de la pièce, où se tenaient pêle-mêle, jeunes royalistes tondus de frais, mères de familles visiblement adeptes des coutumes vestimentaires des années 80 et vieux grands-pères, genre anciens combattant, inspectant d'un œil lugubre les vingt centimètres qu'ils étaient encore à même de percevoir, permettait au poulpe d'espérer passer inaperçu pendant quelques minutes encore. Le temps de répéter mentalement les deux ou trois éléments biographiques dont il venait de se doter - y compris de beaux quartiers de noblesse, pourquoi pas bourguignonne.

- Sixtine, ferme la porte veux-tu, nous sommes tous réunis à présent.

Le regard glacial et le ton sans appel jurait avec le ridicule du personnage qui venait de prendre la parole. Le père de Sixtine, à la beauté de laquelle il ne faisait pas honneur, était si petit que Gabriel mis du temps à le repérer dans la pièce. Il fut du même coup rassuré quant à son éventuelle découverte : avant que l'animateur de la « réu » du jour ne parvienne à le remarquer, il faudrait plus d'une dynastie de renouvellement dans la lignée...

Tout à coup, l'ensemble des participants se redressa, mi-sérieux, mi-amusés, pour entamer une lugubre prière « pour la France »... Dès les premiers mots : « Ô Christ, Roi des Rois et chef des Nations... », une violente nausée avait saisi le Poulpe. Non pas qu'il se soit jusque-là senti très à son aise, mais ça commençait à devenir sacrément pesant. De fille aînée de l’Église en Jeanne d'Arc et de Clovis en Alliance sacrée, la meute d'intégristes, récitant son laïus, en arrivait logiquement à la restauration du trône « au nom de tous nos Saints protecteurs et de tous les Saints de la Maison royale de France ». Ecœurant... Coincé derrière une famille directement sortie d'un reportage du Figaro Magazine (modèle de vêtement unique : serre-tête et jupe plissé pour les filles, culotte courte en velours et gilet bleu marine pour les garçons, mines pâlottes et benoîtes pour tout le monde) le Poulpe s'apprêtait impatiemment à endurer de trop nombreux discours, fades, poussiéreux, laconiques, mais fort heureusement plus proches de la déclaration d'intention que du programme d'action directe.

Gabriel commençait sérieusement à douter de la pertinence de sa venue, et de sa capacité à supporter ne serait-ce qu'une seule autre allusion à l'honneur perdu du grand Royaume de France. Et dire qu'il se tapait l'aller-retour Paris-Versailles pour entendre des slogans grotesques sur la rétablissement du trône, du bûcher, du franc (voir du l'écu)... On était à deux doigts du masochisme là. Toutefois, la dernière phrase du serment qui clôturait visiblement toutes les rencontres retint à nouveaux son attention : « De nos enfants par héritage, A Louis engageons la foi, Et qu'ils répètent d'âge en âge, Vive le Roi ! Vive le Roi !... Abyssus abyssum invocat ! »

Ces derniers mots avaient été clamés par un petit groupe de personnes en partie dissimulés derrière les montants d'une antique bibliothèque à l'opposé de la pièce. En les guettant Gabriel y aperçu Sixtine riant avec des jeunes gens, ses amis visiblement, vareuses au cou et sourire aux lèvres, comme un défi à l'assemblée, surprise par leur intervention. En quelques secondes ils s'éclipsèrent par une porte dérobée, laissant les plus âgées des personnes présentes se diriger vers le salon pour une petite collation.

- Qu'est-ce que tu fais, t'as vraiment envie d'une part de quatre-quarts et de thé éventé ? Sixtine se tenait devant lui, le visage un rien moqueur.

- Pas vraiment non.... mais je suivais le...

- Viens avec nous, on descend à la cave, laisses les ancêtres où ils sont.

Ravi de se voir accepté autre part que parmi les anciens, Gabriel lui emboîta le pas dans un escalier de pierre qui descendait du sas d'entrée que le Poulpe n'était parvenu à rejoindre qu'en suivant fidèlement le groupe du troisième âge.

Heaumes, hallebardes croisées, boucliers à blasons et leurs tentures. Aucun détail de la parfaite reconstitution médiévale n'avait été omis. Les pierre grises apparentes, légèrement humides, achevaient de donner une allure authentique à l'ensemble. Si ce n'était les affiches électorales pour les candidats frontistes et les rangers qui pendaient accrochées au mur, on aurait sans surprise vu débarquer un montreur d'ours ou un ménestrel braillard. A peine installé et présenté comme « le nouveau dont je vous ai parlé », Gabriel se retrouva avec une bière à la main et une musique mièvre en fond sonore (du « rock catho », il l'aurait parié). Sur l'étiquette de sa bouteille « Malt Royal », à nouveau l'inscription Abyssus abyssum invocat. Le poulpe commençait sérieusement à douter que la référence soit anodine.

- Ça te plaît ? Demanda un mec un peu rouge, un peu gras et un peu serré dans sa vareuse délavée (y a pas à dire, ils avaient sans doute touché un lot pour pas cher les enfants, c'était pas possible autrement).

- On la brasse nous même ! Enchaîna-t-il sans attendre de réponse. Le matériel vient de Belgique, les levures aussi. On fait ça dans la pièce à côté.

- Oui oui, elle est sympa, se senti obligé de répondre le Poulpe. Elle manque peut-être un peu de gaz, mais elle passe bien (il se gardait bien de préciser que ce qui passait moins bien encore c'était son nom et le blason arriéré qui lui servait d'identité visuelle). C'est sympa comme activité de... de brasser de la bière... et puis... ça prend du temps, ça évite de traîner ailleurs quoi... c'est un bon loisir pour des jeunes...

- Ouais, enfin heureusement qu'on fait pas que ça, attaqua son copain, rasé comme un soldat sans solde, plus grand, plus strict, plus sûr de lui. D'ailleurs cette nuit, après la soirée, on a un collage à faire. Faut préparer le matos Denis.

Joignant le geste à la parole, il se dirigea derrière un bar d'où il sortit plusieurs gros paquets d'affiches barrées de ces douces formules : « Non à la dictature socialiste », « L'idéologie du genre tue ! », « Donnons des enfants à la France. Non au mariage homosexuel !» et autres « Ne me tuez pas ! Laissez-moi vivre ! Non à l'IVG ». Le tout étant bien entendu agrémenté de quelques fleurs de lys et autres Sacré-Cœur. L'atmosphère commençait décidément à sentir le roussie et si Gabriel était persuadé de se trouver au bon endroit pour tenter de recoller les morceaux de cette histoire de bénitiers, le coût de l'infiltration allait vite dépasser le plafond de sa patience.

C'est ce moment que choisit Sixtine pour se lancer dans un court historique de leur organisation. Cette dernière était considérée comme la branche « jeune » de Fille aînée, le groupuscule intégriste dont Gabriel venait d'assister à la réunion hebdomadaire. « Jeune-fille aînée » en quelque sorte... Elle rassemblait de jeunes versaillais et versaillaises embarqués auprès de leurs parents pour la défense de la France et de sa couronne, la lutte contre l'avortement, le mariage homosexuel et la promotion de la vareuse et des chaussures bateaux comme signe distinctif de la France bien née et fidèle.

Fille Aînée était née d'un humble groupe de paroissiens et de paroissiennes versaillais en mal de réunion Tupperware. Ils avaient commencé à mettre en place des actions dites « sociales » (kermesse), « conviviales » (repas champêtre et vin d'honneur) et même « éducatives » (propagande anti-IVG). Finalement, petit à petit, de nombreuses paroisses avaient rejoint le projet, jusqu'à faire de Fille Aînée la principale association du diocèse. Son intransigeance doctrinale et son dynamisme associatif suscitait bien des vocations. Proche de la fraternité Saint Pie X, Fille Aînée et ses aumôniers, dont un cardinal, avaient fait partie du wagon des excommunications, et n'avaient réintégré l'Eglise « officielle » que récemment en vertu de la grâce accordée par le Pape Benoit XVI aux mouvances fondamentalistes. Toutefois, sa véritable dimension politique n'avait émergée que ponctuellement, comme en 1984 lorsqu'elle avait défendue becs et ongles l'enseignement privé, catholique, autonome et réactionnaire ou plus récemment lors du débat au sujet de la loi dite du mariage pour tous. Avec empressement et entrain, Fille Aînée et ses satellites comme l'association de Sixtine avaient menées le combat haineux de l'opposition à la loi depuis les premiers rangs.

Sans que ses activités rétrogrades ne puissent être considérées comme anodines, on était loin d'un groupuscule obscur ou clandestin. D'après les indices que laissait transparaître le discours de la belle Sixtine, le diocèse lui-même finançait une partie des activités de l'association à travers une plate-forme d'organisations de défense de la foi chrétienne et de sa jeunesse active. Ce qui était très clair en revanche, c'est que ces jeunes activistes faisaient partie de la frange la plus active du mouvement, ici c'était plutôt veillée de prière que plateau télé, et coup de poing avec les C.R.S. que coup de gueule indigné dans Le Figaro.

Pas de quoi laisser de marbre un bouffeur de curé à jeun doublé d'un antifa compulsif comme le Poulpe, mais pas non plus de quoi tracer un lien direct avec le meurtre de Jeannot. D'autant que les petits chanteurs à la croix de bois et les jeunes fille Blanche de Castille n'étaient pas du genre à fausser leur latin.

- Après le collage, on bouge en soirée, tu nous accompagnes ?

Le petit gras, Denis, avait décidément l'air du dernier des pauvres d'esprit, et avait pris le Poulpe en affection... s'il savait...

- Non merci, rétorqua-t-il rapidement, histoire de couper court à toute autre proposition. Je dois rentrer, la prochaine fois peut-être...

Il était temps de sortir de ce guêpier, rien à tirer de ces jeunes. Décervelés, certes, mais relativement inoffensifs.

- Allez quoi, viens boire un ou deux verres, il sera toujours temps de bouger quand on sera à Paris, surenchérit Sixtine.

La proposition était autrement plus efficace et tentante. Après tout, il y aurait peut-être encore quelques informations à glaner, histoire de faire définitivement un trait sur l'implication des versaillaises à particules dans cette histoire et de comprendre cette étrange coïncidence qui ne cessait de frapper Gabriel en pleine face, côté logique, et qui raisonnait comme le cri de ralliement d'une confrérie prétentieuse.

Mais merde c'était quoi cette embrouille ? Est-ce que c'était par jeu, provocation, curiosité, masochisme... ou juste à cause des formes avantageuse péniblement devinées sous la vareuse de Sixtine que Gabriel se laissait entraîner toujours plus loin du côté des camelots obsolètes en mal de privilèges ? Putain, elle porte le nom d'une chapelle !!! Si Pedro le voyait là, il saurait quoi lui dire pour arrêter les frais. « Ni couronne, ni mandats », c'est quand même pas sorcier à comprendre !

Chapitre 8

« Europe, Jeunesse, Révo-lu-tion ! », « Europe, jeunesse, Révo-lu-tion ! »

Sa tête était lourde, trop lourde, ses paupières définitivement soudées. Un réveil douloureux, pénible, brumeux... Et pourtant... «... jeunesse, Révo-lu-tion ! »

« Me dis pas que je vais avoir la gueule de bois le matin du Grand Soir ?! », se demanda Le poulpe en esquissant difficilement un mouvement. « ... Révo-lu-tion ! »


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